Comme tous les films à l’ambition démesurée et au destin rocambolesque, Caligula est d’abord un rêve de producteur. Et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du sulfureux Bob Gucionne, magnat de la presse érotique devenu milliardaire en quelques années grâce à la création de Penthouse, magazine qui se targuait de marcher sur les platebandes de Playboy avec un érotisme plus frontal et des articles axés sur les scandales et le journalisme gonzo. Au milieu des années 70, Guccione est en pleine ascension et il entend bien laisser sa marque également dans le monde du cinéma. Il place ses premières billes en coproduisant Chinatown, film-somme où Polanski évoque les origines occultes de Los Angeles.
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Mais Guccione veut frapper plus fort: profitant de la libération des mœurs et du succès stratosphérique des films « porno sof » en salles, il compte produire le premier film à gros budget ouvertement érotique. Pour ce faire, il offre 200000 euros pour l’écriture du scénario à Gore Vidal, romancier et auteur de scripts légendaires (Ben Hur, Soudain l’été dernier). Soucieux de marquer les esprits en médiatisant ses largesses, il propose également un million de dollars à Orson Welles pour le rôle de Tibère. Las, Welles refuse, effrayé par la dimension licencieuse du script. Guccione ne se décourage pas et aligne d’autres stars: Peter O’Toole, Helen Mirren et surtout Malcolm McDowell, fraîchement auréolé du succès polèmique d’Orange Mécanique.
Un tournage néronien
Le tournage durera cinq mois et il renoue avec les tournages fastueux et démesurés de certains grands films muets, comme Folies de Femmes d’Erich Von Stroheim. Certains figurants, recrutés dans des milieux interlopes, effrayent le reste du casting: Maria Schneider finira par quitter le plateau, scandalisée par la nudité constante et certains ébats qui éclosent régulièrement en marge des prises de vue… Par ailleurs, le trio Guccione/Brass/Vidal est explosif, et certaines vedetes, comme Peter O’Toole, sont en roue libre, encouragées par la circulation permanente de drogues sur le plateau. Le résultat sera à l’image du tournage: Caligula est un film-Frankenstein, où le laid côtoie le sublime, où le baroque fricote avec le trivial, où le mauvais goût assumé corrompt complaisamment l’excellence du cinéma d’auteur italien – Visconti ou Pasolini n’étant jamais très loin dans certaines des meilleures scènes. Si Caligula a une telle aura, c’est aussi parce qu’il signe l’arrêt de mort du cinéma d’exploitation à l’italienne, ce cinéma à la fois inventif et racoleur, qui s’est illustré dans une multitude de sous genres entièrement conçus pour leur retour sur investissement mais qui ne se privaient jamais d’un sous-texte politique ou de certaines expérimentations formelles. Ce cinéma, qui serait aujourd’hui tout simplement impossible à produire, nous apparaît désormais comme une anomalie magnifque de l’industrie du film.





