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Carte noire pour Bertrand Lacarelle : Prime, Tierce, Sixte…

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Publié le

23 janvier 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

La première fois ce fut à l’aube, à la sixième heure. Le chevalier avait surgi sur le parvis de la petite église du xiiie siècle, au centre du village. C’est le boulanger qui l’avait aperçu ; il crut rêver. L’homme portait un heaume, une armure sombre et une grande épée à double tranchant. Il s’était agenouillé, son épée plantée devant lui comme une croix présentée au porche : un Christ rédempteur lui faisait face. Le tableau était joli, s’était dit le boulanger, une scène presque trop parfaite, baignée par la lumière jaune que la mairie avait installée depuis peu pour mettre en valeur l’église romane. Passé la surprise, il s’était essuyé les mains sur son tablier avant d’aller à sa rencontre. Mais le chevalier avait disparu. Le boulanger n’avait pas osé en parler ce matin-là, mais quelques mois plus tard, lorsque le preux était revenu en plein jour, il avait pu délier sa langue.

La deuxième apparition eut lieu à l’entrée du village, du côté de la route qui mène au Château de C. Il était 9 heures. Les cloches sonnaient. Le village était redevenu calme après le bref tumulte des écoliers et le ballet des voitures partant au travail. Le maire et son adjoint se tenaient sur le trottoir, occupés par une histoire d’aménagement. Le chevalier passa lentement près d’eux, sans un mot, remontant vers l’église. D’abord ils sourirent de la scène incongrue, voulurent interpeller l’homme, mais une forme de gravité les arrêta. Le chevalier allait sans chaloir son chemin dans le gris matin, la main assurée au pommeau de son épée. Le maire voulut récupérer son téléphone dans la voiture garée à quelques mètres mais revint trop tard. Le chevalier s’était évanoui dans le petit cimetière attenant à l’église. L’adjoint et lui fouillèrent vainement parmi les tombes. Il n’y avait que l’unique caveau, somptueux, de la noble famille locale (depuis longtemps disparue), qui eut pu servir de cachette. Mais il était vide. Il était pourtant impossible que l’homme à l’épée ait pu leur échapper ainsi. L’affaire commença à faire jaser dans le village et alentour ; chacun y allait de sa théorie : un fantôme, un acteur d’un film en tournage, un échappé de l’asile, un plaisantin, un amateur de jeux de rôles. D’autres, comme le boulanger, avaient une intuition, mais ne pouvaient l’expliquer : il s’agissait d’un véritable chevalier, qui ne venait pas du passé. Un chevalier existant. On l’oublia.

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Jusqu’à ce jour d’été où à 12h exactement, en pleine chaleur, l’homme en armure avec son heaume toujours fermé et sa lourde épée à la main traversa de nouveau le bourg. Quelques touristes égarés se rafraichissaient en terrasse, sur la place de l’église. Ils crurent à une « animation », même si l’homme passait son chemin. Il y avait là des enfants. L’un d’eux, un petit Parisien, s’approcha de lui et demanda s’il était un vrai chevalier, et où il allait. L’homme s’arrêta, posa un genou à terre, s’appuya sur son épée et lui parla à l’oreille. Puis il disparut à nouveau derrière l’église. L’enfant rapporta ses paroles : « Je suis un chevalier et je retourne chez moi en France. » Parlait-il en ancien français ? Que nenni. On ne le revit plus. Ce jour-là, étrangement, personne ne parvint à prendre une photo avec son téléphone.

Cette histoire n’est pas inventée ; peu ou prou, elle s’est passée récemment en Normandie. On n’en sait pas plus, pour l’instant, sur ce mystérieux chevalier. Peut-être faudra-t-il attendre « none », la « neuvième heure » du jour. La raison de ses apparitions importe peu, d’ailleurs, ni qui il est vraiment. Ce qui compte, c’est le symbole, c’est le signe qu’il nous envoie en nos temps absurdes, troublés, passionnants, inquiétants, ouverts à tous les vents. Pour moi, je vous le dis, cela ne signifie qu’une seule chose : que le temps des chevaliers est revenu. Et qu’il nous faut renouer avec ce qu’ils furent pour la France.

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