« On a, me dit-elle, une ambition, un objectif et un challenge : renforcer le corporate, créer du boost transversal et challenger notre baseline. » Elle parla encore de fluidité, de synergie et de dynamique upmarket. Claire Moinot m’avait reçu dans son bureau, au septième étage. Elle se tenait droite, sans s’appuyer à son dossier, souriante, froide et professionnelle. À moins de trente ans, elle était Care Manager chez Philtra, un fabricant de cartouches pour épurer les piscines – et les mots, puisque Claire Moinot me servait le discours managérial officiel, où le creux, l’abstrait et l’anglais de contrebande filtrent le mensonge. « Pour faire grandir les talents, on veut co-construire un mindset d’autonomie avec trois types de profils à trajectoire fléchissante : les actifs à faible agilité transformationnelle, les collaborateurs en situation de vulnérabilité et les interlocuteurs de la vigilance sociale… »
Son téléphone vibra. Elle me pria de l’excuser, répondit, pâlit, éteignit l’appareil.
« Pardon, je vous laisse cinq minutes. » Elle revint des toilettes les yeux rougis, un mouchoir à la main. « Donc, qu’est-ce que je disais… Oui… Booster le corporate de trois types de salariés : ceux à horizon professionnel restreint… »
Lire aussi : Carte noire pour Richard Millet : Jacques Henric, un témoin
Elle s’arrêta, se renversa dans son fauteuil, inspira profondément et dit en regardant le plafond :
« Non, on renforce rien, on élimine. Les premiers à sortir du game, c’est les vieux de cinquante ans qui comprennent rien aux process. Confiez-leur des missions sans issue ni objet. Obligez-les à suivre une formation idiote, à modifier leurs horaires, à changer de bureau ; le nouveau sera près des toilettes : appelez ça du repositionnement stratégique. Dites-leur de s’adapter. Épuisez-les nerveusement, moralement. Parlez-leur de shift project et de shared initiatives. Regardez-les se sentir âgés, isolés, en trop. Ce sont des peaux mortes, des couleuvres trop vieilles pour muer. Ils partiront d’eux-mêmes. »
Elle se redressa. Les mots avaient l’air de forcer ses lèvres. Elle haussa les sourcils en les entendant, surprise qu’ils disent enfin la vérité. Tout venait du coup de fil. Le chief executive m’avait prévenu qu’on lui annoncerait son remplacement par téléphone, pendant mon propre entretien d’embauche. Claire Moinot, désormais, n’avait plus de raisons de mentir avec du flou et du franglais : « Les seconds à éliminer, ce sont les dépressifs, les anxieux, les fatigués – pas les infirmes, hein, comme les obèses morbides, les Asperger légers et les eczémateux sévères que l’État nous paie pour embaucher. Ceux-là, ce sont nos parasites légaux : choyez-les, ils rapportent plus qu’ils ne coûtent. Les autres, n’attendez pas qu’ils deviennent des cas RH. Une fatigue récurrente, une absence répétée, un air abattu ? C’est direct le mi-temps thérapeutique. On les déclarera inaptes, ils seront convaincus d’être nuls. Ils hésitent à partir ? L’hygiène : dites qu’on s’est plaint de leur odeur. Puis, rupture conventionnelle : “Vous allez vous recentrer, prendre du recul et rebondir : je vous envie.” Bien sûr, ils sont morts : le marché n’en veut plus, ça ne vaut rien, c’est bon pour les minima sociaux. Ils finiront dans le Stilnox ou sous le métro ; c’est la vie. »
On ne licencie jamais, on éloigne les harceleurs
Deux agents de sécurité frappèrent à la porte vitrée. Elle leur fit un signe d’assentiment, se leva et rassembla ses affaires en ajoutant : « Enfin, les syndicalistes, les gueulards, les casses-gonades, les empêcheurs de processer en rond. Vous connaissez le mot : donnez-moi six lignes écrites par un honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre. Faites pareil avec les mini-Guevara : surveillez leurs e-mails, leurs retards, leur orthographe. Faites le tour des assistantes, trouvez des gestes déplacés et des blagues salaces. On ne licencie jamais, on éloigne les harceleurs. »
Ce fut son dernier mot : les vigiles l’accompagnèrent vers la sortie pendant que je prenais sa place, derrière son bureau de Care Manager, chez Philtra, société de traitement des eaux sales et des mots usés.





