Qu’est-ce qu’un témoin ? Un contemporain de la vérité, quelquefois son martyr. Par son style et par son corps, l’écrivain est l’intempestif contemporain d’une vérité dangereuse pour le parti dévot qui a fait de l’inversion générale le viatique de l’empire du Bien, pour reprendre un titre de Philippe Muray.
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De Muray, mort il y aura bientôt vingt ans, jubilatoire chroniqueur mais romancier manqué, il est beaucoup question dans le Journal que publie Jacques Henric chez Plon. Il court de 1971 à 2015. Muray y apparaît en ami proche, puis lointain, passé de l’orbite de Sollers à celle de Kundera, voire en ennemi. Des ennemis, Henric en a beaucoup, comme tous ceux qui ont été actifs dans cette revue majeure des années 60 et 70, Tel Quel, et aussi dans Artpress, fondée avec son épouse Catherine Millet, elle aussi témoin d’une époque de « liberté sexuelle » qu’on aurait tort de réduire à du libertinage ou à un remake de Georges Bataille. Rien de narcissique, dans ces pages ; ni pose ni recherche stylistique ; un témoignage brut, avec de grandes ellipses : 4 entrées pour l’année 1980, 7 pour 1990, rien pour 2007… Ancien militant communiste, Henric est un ennemi de la bêtise, donc un témoin de la vérité au sein de ce que Sollers, après ses errements maoïstes, appellera avec bonheur la guerre du goût, autant au sens de Montesquieu que de ce que notre époque, devenue yankee, refuse viscéralement : la hiérarchie des valeurs. Le bobo, même russophile, est en effet un Américain par défaut ou dépit, qui se renie lui-même en tant que Français – lequel fut l’homme de goût par excellence, pendant trois siècles, avant de conclure des alliances avec le satanisme d’au-delà de l’Euphrate et celui de l’Oural.
Sollers apparaît ici drôle, lâche, habile, narcissique, comme tant d’autres écrivains, mais aussi lucide : « Propos désabusés de Sollers sur l’inculture des gens qui l’entourent, ainsi Pleynet lui soutenant qu’il n’y avait pas de culture juive et que l’hébreu est une langue morte puisqu’on parlait l’anglais en Israël. » (4 mars 1979). Lucidité d’Henric sur Ben Jelloun, « auteur de livres médiocres, roublard sur le plan politique. » Outre Sollers, on suit Pierre Guyotat, dont Henric est l’intime : personnage « impossible », qu’il montre en ses contrastes, comme Klossowski, Gilbert Lely, Alain Cuny, Jean-Pierre Léaud, Barthes, Hallier, Robbe-Grillet, Claude Simon, Kristeva, Jean Clair, Annie Le Brun, Matzneff, Houellebecq, Angot, BHL, Godard, Lanzmann, Debray, et beaucoup de femmes, et des artistes, dont César, Warhol, Bernard Dufour, qui a prêté ses mains à Rivette pour son film La Belle Noiseuse…
Henric est un des ultimes témoins de la dernière génération littéraire qui ait compté, en France
Né en 1938, romancier, auteur d’un important essai sur La Peinture et le Mal, Henric est un des ultimes témoins de la dernière génération littéraire qui ait compté, en France et à l’étranger, avec le Nouveau Roman et des philosophes comme Derrida, Deleuze, Girard, Baudrillard. Après quoi, malgré quelques écrivains singuliers, le désert croît : passage de la culture au culturel, au quizz, au palmarès maquereauté des prix littéraires, à la novlangue, la critique devenue publicitaire et certifiant hallal le produit littéraire, tout comme les agences de notation régissent le capitalisme mondialisé, le style, lui, déclaré « de droite », donc incorrect, l’Intelligence artificielle réglant de toute façon la question « en amont », les écrivains-phares n’étant plus que des avortons ernausiens ou le cléziesques, déjà écrits en sous-américain par les algorithmes du wokisme planétaire : Slimani, Édouard Louis, Mabanckou et tous les écrivassiers de l’innombrable roman post-littéraire qui ne témoignent, malgré eux, que de ce crime contre l’esprit qu’est le refus d’hériter. Debord voyait un flic derrière tout artiste contemporain ; on peut dire qu’il y a aujourd’hui dans tout écrivain français un Garde rouge et un esclave consentant. De ce champ de ruines, comme Henric, nous sommes plus que jamais les témoins.





