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Carte noire pour Maximilien Friche : Ingérable, je suis

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Publié le

23 avril 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

Faut absolument que tu apprennes à gérer tes émotions, me dit-elle. Elle ajoute, en penchant la tête sur le côté en signe d’empathie prescrite, que cela devient certes insupportable pour les autres, mais c’est surtout pour moi qu’elle dit ça, dans mon intérêt. Pour mon bien donc ! Elle parle de mon attitude, de mes emportements, de mon sarcasme permanent, de mon agressivité latente. Si elle savait la quantité de rage enfouie en moi, elle ne ferait pas tant état de ce qui déborde dans ma vie publique. Rien qu’une flaque. Celle qui se penche sur mon cas ce matin est une amie. Elle ressemble à ma chef au travail, une gardienne du camp.

Pourquoi me taper ce dégueulis de bienveillance ce matin ? C’est que hier, j’ai pété les plombs. Comme cela m’arrive de plus en plus régulièrement, au travail où je me fis virer de réunion récemment, dans la rue où le garde champêtre se prenant pour Rambo me menaça avec sa virilité administrative, partout. Hier, c’était au groupe de prière. L’ersatz de curé nous a fait faire un nuage de mots avec des post-it. Comme au boulot. Les mêmes couleurs de PQ. Rose, bleu, etc. J’ai d’abord ricané avant d’exploser sur cette intrusion des idéologies du management dans chaque parcelle de rassemblement d’individus. Immédiatement je fus recadré, il ne me fallait pas juger la méthode, l’objectif était simplement que tout le monde s’écoute. Du coup, j’ai tenu le crachoir et fait le discours. Je ne sais plus trop toutes les phrases que j’ai enchaînées, j’ai parlé de honte, d’insulte à mon intelligence et ce dont je suis sûr, c’est d’avoir scandé au final : Le blasphème est la seule prière honnête ! Comme tous collaborèrent aux tentatives pour me faire taire, j’ai pris mes cliques et mes claques et je suis revenu aux fondamentaux littéraires : vous me pétez tous les couilles, je me casse.

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Voilà le scandale dont je suis à l’origine et qui me vaut tant de bienveillance à tartiner ce matin, comme actualisation de la correction fraternelle passée au crible de la féminisation de toutes valeurs. Mais elle veut juste me faire un feedback, la donzelle. Un renvoi d’image, la gerbe donc ! Il faut que j’apprenne à gérer mes émotions, gérer mon stress, gérer mon temps, etc. Je ne suis pas un objet de gestion ! Ingérable je suis, ingérable je souhaite demeurer ! Il me faudrait contribuer à mon administration comme élément du parc humain ? Vous plaisantez ? La collaboration a poussé le bouchon un peu trop loin. Je veux bien subir mon aliénation, mais en être l’auteur, faut pas exagérer ! Ma faute à moi si je vois les ficelles idéologiques qui font de vous des pantins œuvrant à ma perte. Ma faute à moi si je vois les conséquences anthropologiques de tout votre blabla ? Il en va de l’homme, de ce qu’il est : un obsédé qui veut s’extraire de sa condition, qui fantasme sur l’expansion de son âme. Alors que vous ne me proposez que d’être souverain sur moi-même transformé en objet. Et pourquoi pas être coaché aussi !

Mon panache n’est que coups d’épée dans l’eau, je me fais plaisir mais je me bats contre des moulins. Combat inutile certes, mais je préfère avoir tort qu’être faux. Oui ! Les deux doigts dans la plaie plutôt que sur la couture. La vie est tellement courte. Tout le monde l’ignore donc ? La perte de temps est le plus grand scandale métaphysique qui soit, et cela porte le nom de l’âge adulte, l’âge sans âme. Il y a urgence à s’extraire du grand tout. L’oblation ou la folie, voilà le choix donné à l’honnête homme. La prise de tête ne se met sur pause qu’avec un bon whisky, et un peu de jazz.

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