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Carte noire pour Nicolas d’Estienne d’Orves : Cosette a la coupe

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Publié le

28 avril 2025

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Pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit. Invité du mois : Nicolas d’Estienne d’Orves, récemment auteur de « L’Île de l’orgueil » (Albin Michel).
© Benjamin de Diesbach

J’ai beau chanter la charcutaille, vénérer la tripe, génuflexer devant les andouillettes, il est des saucissonnages écœurants. Flânant l’autre jour dans le Relais H (oui, je dis encore Relais H) de la gare d’Avignon TGV, je fais une découverte étrange. Parmi les rayons de la librairie, je repère la petite tête d’oiseau perdu de Cosette, aux cheveux mouillés de pluie, dans le célèbre dessin d’Émile-Antoine Bayard (et non Gustave Doré, comme on croit trop souvent) et m’étonne que cette version des Misérables soit si mince. Je prends donc le Folio et le feuillette avec curiosité : 416 pages. Bizarre, bizarre. Chez moi, le Pléiade en fait 1900… Quant au résumé, il me semble aussi maigre qu’erroné : « Sorti du bagne, Jean Valjean cherche la rédemption, mais la société lui refuse ce pardon. Pour porter secours à Cosette, il devra s’inventer une autre identité… » Ben voyons ! La phrase suivante n’est guère plus engageante : « Ponctué par les voix de Paris et la musique de ses rues, Les Misérables compose le chant du peuple en armes. » On dirait ce jus de crâne régurgité par les pubards en quête de formules creuses pour vendre du vent. Alors je comprends, sidéré : « Ce volume est une version abrégée du chef-d’œuvre de Victor Hugo, qui suit le déroulé des épisodes chantés dans la comédie musicale. »

On dirait ce jus de crâne régurgité par les pubards en quête de formules creuses pour vendre du vent

Doux Jésus ! Manquait plus que ça ! Voilà un demi-siècle que Broadway dégueule cette partition sirupeuse et l’on espérait que cette version barbapapesque et niaisarde de la geste hugolienne campe à Times Square. Mais non : comme un choc en retour, la comédie musicale française du monstre bicéphale Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg (les Roux & Combalusier de la rengaine exportable) nous est revenue l’hiver dernier, au théâtre du Châtelet. Pour être honnête, je n’y suis pas allé, n’en ayant rien à secouer. Mais que cette résurrection parisienne souffle à Gallimard l’idée de produire un livre aussi pute laisse songeur. Hugo, c’est le patrimoine ; Gallimard (n’en déplaise aux autres maisons) c’est le patrimoine aussi (seul éditeur situé dans une rue à son nom !). Et leur catalogue ne comporte pas moins de trois versions des Misérables (en Pléiade, en Folio XL et en folio 2 volumes). Que s’est-il donc passé dans leur tête pour qu’ils accouchent de ce saucissonnage indigne, qui n’a même pas le charme des classiques abrégés de notre enfance, en Bibliothèque Verte ? Beaucoup d’éditeurs auraient pu avoir cette idée, mais que Gallimard s’en charge est ici le plus étrange. On sait que le succès du Comte de Monte-Cristo de Delaporte et la Patellière (les Laurel & Hardy de l’indignité littéraire), film crétin, caracolant jusqu’à la nausée, à la musique vulgaire et aux trahisons patentées, a fait de Dumas le best-seller de l’été, et c’est heureux ! Folio n’en a pas pour autant proposé un « digest » de trois cents pages, pour légitimer le navet. Car c’est cela qui effraye : en appuyant par un volume le succès d’une adaptation, l’éditeur renverse la pression et vient la valider. Surtout si ce même éditeur est connu pour son sérieux, sa probité, sa défense du patrimoine. Si bien que les lecteurs ne savent plus qui est l’œuf ou la poule et pensent vraiment que Valjean a changé d’identité pour les beaux yeux de Cosette. Le vrai est un moment du faux, nous dit une vieille lune, et la caricature d’une œuvre finit par précéder et remplacer son modèle.

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Vous me direz qu’on s’en fout, que plus personne ne lit rien, que Les Misérables sont interminables, que le spectacle était bonhomme et que les enfants ont aimé ça. Bien sûr qu’ils ont aimé ça : comme ils aiment le surimi, le Babybel, le Saint Môret et les pommes-noisettes. Mais le chêne Hugo n’a pas passé vingt ans, debout à son écritoire, dans sa villa anglo-normande, pour devenir un bonsaï étique et mochard. Las, à l’heure de Snapchat, il faut que tout aille vite. Comme disait tonton Morand, « la vitesse est la forme moderne de la pesanteur ».

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