Il y a dans ces Histoires Siamoises, une sorte de fétichisme de l’œuvre dans l’œuvre…
Comme je n’ai pas d’idée toute seule, je vais en chercher chez les autres. C’est plutôt ça. J’ai toujours eu, je pense, une imagination parodique… On peut dire que j’ai commencé ma carrière littéraire en imaginant enfant des fausses Unes de Détective ! Et puis la parodie donne une trame, le fait d’avoir un modèle vous oblige à garder une sorte de tenue littéraire, à écrire en respectant certaines contraintes.
Un de vos personnages, romancier, dit quelque part qu’être écrivain, c’est être « l’antenne des grands ratés ». C’est une note d’intention ?
C’est un mauvais romancier qui dit ça, quand-même…
Justement la frontière entre bons et mauvais romanciers, vous vous amusez souvent avec…
Vous savez ce qu’on dit, sur les chansons populaires qui disent la vérité, sur les mauvaises ritournelles qui sont les confidentes de milliers d’âmes, tout ça… alors oui, le populaire a du bon, et il est parfois réhabilité sur le tard, regardez ce pauvre Stephen King qui était considéré comme le dernier des béotiens il y a quarante ans. Mais bon, aujourd’hui, il y a des gens qui ont perdu le sens du ridicule, c’est ça le problème. J’ai du mal avec les espèces de pompeux qui s’adorent. Vous lisez Annie Ernaux ou Aurélie Valognes, par exemple, ou ces nouveaux philosophes spécialisés en brassage de vent, c’est terrible d’imposer ça aux Français. Et aux arbres. Les arbres poussent des cris d’horreur face à Aurélie Valognes. J’ai lu Mémé dans les Orties, un truc comme ça, c’est écrit à peu près comme les lettres de Xavier Dupont de Ligonnès à sa famille. C’est terrible.
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Je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Léon Bloy en vous lisant…
Alors oui, d’ailleurs je me suis rendue à la Salette (lieu d’apparition mariale célébré par Bloy, NDLR) avec un copain qui voulait tourner un documentaire sur Bloy, eh bien c’est un endroit ultra-angoissant, morbide, et la statue de la Vierge ressemble à un énorme crabe. Vous saviez que Spielberg s’était inspiré des visions de Fatima pour Rencontres du Troisième Type ? C’est un peu ce que j’ai ressenti à la Salette, cette danse du soleil terrifiante… Mais oui, pour revenir à Bloy, c’est compliqué parce qu’il y a des auteurs que j’aime beaucoup, mais que je ne lis que périodiquement, et d’autres que j’aime moins, mais que je lis souvent. Bloy, je pense que c’est plus un écrivain que j’aime beaucoup, mais que je lis peu parce qu’il faut quand même se le taper, c’est parfois irrespirable. Je l’ai découvert parce que ma mère faisait étudier un texte à ses élèves sur le cimetière des chiens à Asnières. Ça doit être dans Le Sang du pauvre. Et ce texte nous faisait hurler de rire. Il finissait par un truc du genre « Plus je vois les chiens, plus j’aime les hommes, déclare Kiki, affreux bâtard, dont la statue pourrait nourrir 20 familles ». Génial.
Oui, nous sommes les héritiers de ce XIXe siècle pompeux, les messieurs Homais sont partout
Cécile Villaumé
Vous semblez défendre un amour véritable de la fiction, contre cette littérature moderne qui se pâme sur un quotidien faussement documentaire, ou qui se perd dans le « méta ».
La théorie, de toute façon, j’ai beaucoup de mal. Ce n’est pas de la coquetterie, mais c’est vrai que je mets beaucoup de temps avant de conceptualiser une idée. Alors quand vous vous tapez Blanchot ou Genette, tous ces joyeux drilles de la métacritique, après avoir passé vos vertes années à dévorer Eugène Sue, forcément, c’est un peu compliqué. Franchement, ils ont fait beaucoup de mal avec leur langage abscons. Vous savez, ça me donne l’impression d’être Frédéric Moreau dans L’Éducation Sentimentale, lorsqu’un type se met à parler en espagnol, Moreau proteste en disant qu’on ne comprend rien et c’est lui, finalement, qu’on fait sortir. Et puis il y a Marguerite Duras, bon, je l’ai peut-être découverte trop tard aussi, avec ses histoires de types qui sirotent du Bitter Campari non-stop… non, mais franchement… C’est dommage parce que le roman, c’est quelque chose d’absolument extraordinaire à la base, il n’y a aucune limite à ce qu’on peut raconter. J’ai l’impression que tous ces gens ont fini par casser leurs jouets, juste pour rigoler.
Vos récits établissent un lien constant entre le XIXe siècle et notre époque.
Oui, c’est la faute de Philippe Muray, en partie, et de son XIXe siècle à travers les âges. Cette idée que l’obscurantisme dure toujours, malgré ce qu’on répète aux gens pour leur expliquer à quel point le présent est super. Il y a des pauvres vieux qui sont largués dès qu’ils doivent remplir leur feuille d’impôt sur Internet, mais on leur dit : « Si tu avais vécu il y a 120 ans, tu serais mort du choléra ». Et ce qui est intéressant, c’est que déjà, il y a 120 ans, on leur disait plus ou moins la même chose… Oui, nous sommes les héritiers de ce XIXe siècle pompeux, les messieurs Homais sont partout. Donc c’est rigolo de croire qu’on s’est tiré d’une époque alors qu’on est encore en plein dedans. Ça donne matière à une belle intuition désespérée du monde.
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Vous pastichez toutes ces espèces de « narratifs » et ces langages hermétiques qui sont mis en avant, notamment depuis la crise sanitaire…
Si on prend tout au premier degré, on devient fou. Regardez les affiches en ce moment: «Où êtes-vous à Paris pendant les Jeux? Pas à Paris, j’espère? Cassez-vous, les gars, s’il vous plaît! » Tous ces communicants sont devenus fous. J’ai quand même vu un jour une publicité pour la prévention du cancer du côlon avec une crote qui parlait. Tout est à l’avenant. Tout est devenu parodique. Les injonctions sont horribles, contradictoires, les gens qui nous informent sont des sociopathes. Regardez cinq minutes le journal de 13 heures, c’est fait par des sadiques! Nous sommes plongés dans un bain de folie sans fin, en particulier depuis le COVID, avec ces envolées lyriques infernales qu’il a fallu subir de la part de tout le monde, depuis le Président jusqu’à tous ces illuminés du VIe arrondissement, Boris Cyrulnik, Lou Doillon, Cynthia Fleury. Des heures de platitude, de bouillie mentale, un bavardage constant avec lequel on nous avait mis en prison… Tous ces mots tout faits, ces expressions pénibles: « femmes puissantes » par exemple. La personne qui me parle de « femmes puissantes », j’ai envie de la balancer par la fenêtre. Une figure qui vous obsède et qui est au centre d’au moins deux nouvelles, c’est celle de Landru, le premier tueur en série français. Pourquoi ? En fait, Landru ce n’est pas le premier, il y a d’abord Joseph Vacher, Gilles de Rais… mais c’est le premier tueur en série moderne. C’est un vrai symptôme de la modernité, le tueur en série, puisqu’il faut réunir certaines conditions matérielles pour que ces types puissent aller sur de longues distances s’attaquer à des gens qui ne leur sont rien. Mais ce qui est fascinant avec Landru, c’est qu’il est à mi-chemin entre la figure du tueur fou et celle de l’escroc, beaucoup moins fou, donc. D’ailleurs à l’époque, les gens se bidonnaient en racontant son
histoire, c’était de la grosse guignolade, pour ce côté tueur de vieilles. On a toujours eu du mal à mettre Landru dans une case, notamment parce qu’outre les femmes riches, il y a eu la petite Andrée Babelet…tuée « gratuitement », si on peut dire.
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Oui, d’ailleurs vous mettez à mal ce nouveau culte de la « sororité » qui est mis en avant par les féministes
d’aujourd’hui…
Je pense que c’est un gag, personne n’est sœur. Qu’est-ce qui me rapproche d’une femme comme Beyoncé qui pèse plusieurs milliards, par exemple? à peu près rien. Et surtout pas un prétendu « être femme ». En fait, le problème – notamment du féminisme –, c’est que même lorsque le combat est justifié, il est perverti depuis sa base par le langage publicitaire. Même les protestations contre le système d’ultra- consommation ont pris elles-mêmes cette forme, c’est ce qu’avait si bien compris Pasolini à la fin de sa vie. Donc, tout est mot d’ordre, tout est slogan pubard, tout est image. Je ne peux pas souscrire à des bêtises qui prennent des formes de slogan de pub. C’est ça qui me dérange le plus au fond: ce sont les personnes qui prétendent défendre le plus le langage qui
n’ont de cesse de l’attaquer de toutes parts.

HISTOIRES SIAMOISES, CÉCILE VILLAUMÉ, Le Dilettante, 192 p., 18 €





