Qui connaît encore Claude Tresmontant, philosophe et bibliste, professeur à la Sorbonne dans les années 1970 et 1980 ? Ce singulier penseur est admirablement présenté dans un récit non moins singulier, celui de son fils, Emmanuel, que son père abandonna à sa naissance lorsqu’il divorça et qui le retrouva à la fin de son adolescence avant de devenir l’un de ses disciples. C’est dire que la biographie intellectuelle de Claude Tresmontant est ponctuée de touchantes confessions de ce fils, en quête de père.
L’œuvre considérable de Tresmontant est un massif à deux sommets. Le premier est la métaphysique de la Création, qu’il s’efforce de repenser à partir de la grande découverte scientifique de l’Évolution. Si l’Univers a commencé, il n’est pas éternel ; or, du rien rien ne sort ; donc quelque chose d’Autre que lui a toujours existé, par lequel l’Univers a été fait. Plus encore, l’Évolution signifie une création continuelle, l’Univers ne cesse de naître, recevant l’information que lui communique sa source divine. Le philosophe vécut cette inlassable exploration du Réel dans un dialogue continuel avec les sciences et les anciennes métaphysiques. Mais aussi avec Teilhard de Chardin, l’un de ses maîtres, avec qui il soutint (à 29 ans !) un dialogue exigeant et franc, comme l’atteste une lettre très ferme, reproduite in extenso. Il eut aussi le courage d’enseigner, contre vents et marées, cette grande tradition du questionnement métaphysique dans la Sorbonne postmoderne et d’illuminer l’intelligence de nombre de ses élèves, guettés par le désespoir des philosophies de l’absurde. Son fils raconte par exemple cette merveilleuse anecdote, qu’en plein Mai 68, il continuait son cours sur « l’excellence de l’Être dans la métaphysique chrétienne et chez saint Thomas en particulier ». Les titres mêmes de ses livres sont des provocations en ce contexte si anti-métaphysique : La Métaphysique du christianisme et la naissance de la philosophie chrétienne, Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu, Sciences de l’Univers et problèmes métaphysiques, La mystique chrétienne et l’avenir de l’Homme… Mais on découvre aussi hélas le prix à payer de cette audace : l’ostracisme, la moquerie, l’esseulement progressif de celui qu’on prit d’abord pour un original avant de trouver insupportables son exigence intellectuelle et l’iconoclasme de ses positions philosophiques.
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Il faut dire que l’autre grand sujet de sa pensée n’est guère plus à la mode : la Bible hébraïque. Extraordinaire connaisseur de l’hébreu, Tresmontant travailla inlassablement l’un et l’autre Testaments, et énonça en 1983 dans le Christ hébreu sa grande thèse exégétique : les Évangiles ont d’abord été écrits en hébreu avant que de l’être en grec, comme nous les connaissons. Sous le texte grec, il repère les innombrables hébraïsmes, qui l’attestent. Sa grande traduction des quatre Évangiles, puis de l’Apocalypse et de l’épître aux Hébreux, essaye ensuite de faire sentir autant que possible la saveur archaïsante de ce texte profondément hébreu et de cette langue toute concrète. Au-delà de la polémique et des normales critiques académiques que reçurent ces essais, retenons de cette affirmation de Tresmontant l’importance capitale de l’ancrage juif des Évangiles.
Ce témoignage filial exhume donc la personnalité de ce philosophe passionné et oublié, bourreau de travail, tout donné à ses étudiants et à son enseignement, sûr et tranchant dans ses critiques. L’homme derrière l’œuvre est aussi esquissé, issu d’une famille elle-même disloquée, converti tout seul à 16 ans, épris de Bergson et de Blondel, ascète, mystérieux, solitaire, profondément chrétien malgré son divorce et l’abandon de sa famille, mort à seulement 72 ans. Ce bel hommage du fils à son père perdu puis retrouvé est une pierre magistrale dans le travail de réception de son œuvre – qui contient encore beaucoup d’inédits, qui feraient la joie de jeunes chercheurs. Tresmontant n’a assurément pas fini de nous donner à penser.






