Il est le spectre qui hante la politique française depuis 1793, celui que la Révolution et les Républiques, quoiqu’elles employèrent les grands moyens, et les plus iniques d’entre eux, pour s’en débarrasser, n’ont jamais su chasser, de sorte qu’il a fallu aboutir à une curieuse fusion, la « monarchie républicaine ». Aujourd’hui encore, de la fascination pour le sacre royal britannique à la décapitation de Marie-Antoinette lors de la cérémonie d’ouverture des JO, de la demande d’incarnation du pouvoir au besoin de considération des plus petits (deux choses que les ânes modernes pensent contradictoires, d’où nos problèmes), tout nous dit – et Emmanuel Macron lui-même l’a reconnu – à quel point l’absence du roi se fait cruellement sentir.
La restauration sera l’apothéose finale et spontanée d’une conversion des cœurs, non le résultat d’une effusion de sang
Sans revenir jusqu’à nous, l’historien Baptiste Roger-Lacan nous plonge, avec Le Roi, une autre histoire de la droite, dans la grande bataille culturelle qui opposa monarchistes et républicains à partir de 1880, date à laquelle les forces contre-révolutionnaires furent emportées par la IIIe République, après le triste échec du Comte de Chambord. Battues politiquement, ces forces devaient se déployer ailleurs, dans les arts, l’histoire, le patrimoine essentiellement, pour vivre encore dans les imaginaires à défaut de vivre dans les institutions. C’est que le programme de la Contre-Révolution est fixé depuis le berceau : elle ne sera pas une Révolution contraire mais le contraire de la Révolution, nous a enseigné Joseph de Maistre, qui appelait déjà ses contemporains à employer leurs talents pour faire désirer le retour du roi. La restauration sera l’apothéose finale et spontanée d’une conversion des cœurs, non le résultat d’une effusion de sang.
Et c’est ce programme en action que documente Roger-Lacan, et c’est peu dire que les monarchistes ont pris cette bataille au sérieux. Il y a d’abord la vogue des Mémoires de témoins de la Révolution, qui alimente la martyrologie royaliste, puis les romans historiques, prioritairement destinés à l’éducation ludique de la jeunesse, mais qui culminent en quelques chefs-d’œuvre avec Barbey d’Aurevilly et Alexandre Dumas. L’histoire devient logiquement le terrain de jeu par excellence de la Contre-Révolution. D’un côté, la petite histoire d’un G. Lenotre, conteur érudit qui dévore les archives et reconstitue à partir d’elles de petites vignettes immersives sur la décennie révolutionnaire, pour en montrer les horreurs. De l’autre, la grande histoire, incarnée par l’Académie française d’Hippolyte Taine qui fut un contrepoids puissant à la Sorbonne d’Alphonse Aulard, et qui culmine dans le premier XXe siècle avec les pontes que furent Jacques Bainville, Pierre Gaxotte ou Louis Bertrand. Il y a encore la bataille scolaire, dans laquelle l’Église prit sa part pour lutter contre les mauvais manuels, ou l’action patrimoniale : on découvre l’action zélée de Pierre de Nolhac, conservateur du château de Versailles, qui s’efforce d’y faire renaître la douceur de vivre d’Ancien Régime et d’en faire un outil diplomatique royal de premier plan. On regrettera que l’auteur se soit contenté de mentionner d’autres arts comme le cinéma sans approfondir, qu’il ait fait l’impasse sur les géniaux Villiers de l’Isle-Adam et Péguy, qu’il ne se soit pas penché sur les œuvres sociales légitimistes d’un La Tour du Pin, afin que le tableau fût plus complet.
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La dernière partie de l’ouvrage, consacrée à l’entre-deux-guerres, est en revanche fort décevante. L’histoire de la figure du roi dans l’imaginaire des droites laisse place d’un coup d’un seul à l’histoire partielle et partiale de quelques royalistes étudiés parce qu’ils ont fait des choix douteux. Ainsi l’auteur s’attarde en longueur (vingt pages !) sur l’attrait pour le fascisme de Gaxotte ou de Noilhac, mais passe plus rapidement sur les ressorts de l’anti-fascisme et de l’anti-nazisme résolus de l’Action française, ni ne prend pas la peine d’étudier certains cas plus singuliers comme Bernanos. Il n’est question que d’antisémitisme et de xénophobie, l’auteur donnant dans l’inflation verbale et déposant ses lecteurs à Vichy, comme pour suggérer que du royalisme à la collaboration, au fascisme et au nazisme, il n’y aurait qu’un pas… Au lieu d’évacuer la chose en une ligne, il eut été intéressant d’expliquer pourquoi le royalisme fournit tant de personnel à la résistance, à commencer par son plus illustre représentant, le général de Gaulle, qui n’est même pas cité. Autant de choix questionnables qui prennent sens à la lecture de la dernière phrase du livre : « La monarchie continue d’empoisonner la République. » C’est drôle, on aurait juré le contraire.






