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Corse : un autonomisme conservateur ? Entretien avec Nicolas Battini

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Publié le

24 janvier 2023

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En Corse, le mouvement nationaliste se fracture sur la question de l’immigration. Rompant avec le discours d’extrême gauche des élus autonomistes, Nicolas Battini est en train de fédérer beaucoup de déçus de la sphère nationaliste corse. Rencontre avec un militant détonant.
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Quel a été votre parcours nationaliste ?

Militant nationaliste depuis que j’ai quinze ans, je suis issu d’une génération qui s’est investie dans le militantisme lors des grandes manifestations de 2009, dans le contexte du procès d’Yvan Colonna. Ç’a été pour nous une prise de conscience politique extrêmement forte. Dès lors, je n’ai cessé d’évoluer dans le militantisme nationaliste, d’abord vers des positions indépendantistes et puis après un certain nombre de constats, de désillusions et de changements de contexte bien particuliers comme l’apparition en Europe du facteur islamiste et du facteur woke, j’ai évolué vers une position autonomiste depuis plusieurs années.

Pourquoi avez-vous purgé une peine de prison ?

J’ai purgé une peine de huit ans. J’ai été condamné pour une attaque contre un bâtiment public en 2012, à la voiture bélier et le dépôt d’un engin explosif qui n’a pas explosé, évidemment à une heure où les lieux étaient déserts et où l’intention d’attenter à l’intégrité physique de qui que ce soit était totalement absente. J’explique la dureté de cette condamnation par le positionnement qui a été le mien durant l’instruction et durant le procès, et d’ailleurs je ne m’en suis pas étonné. J’ai eu une position de revendication politique qui excluait toute explication de ma part sur les faits, que ce soit pour les confirmer ou pour les infirmer, et qui était motivée également par le refus de reconnaître la légitimité de la Cour anti-terroriste en ce que je contestais le qualificatif de « terroriste » me concernant.

Lire aussi : Autonomie de la Corse : le grand point d’interrogation

Par ailleurs, après ma condamnation, j’ai fait part à de multiples reprises au juge d’application des peines antiterroristes de ma volonté de ne pas demander de conditionnelle afin de ne rien devoir à l’institution antiterroriste. Je ne suis pas du tout dans un discours victimaire ou larmoyant, et je ne reproche absolument pas aux institutions judiciaires d’avoir fait leur travail. Ce qui compte pour moi, ce qui compte toujours, c’est de défendre des lignes politiques et des convictions qui guident mon existence.

À cette époque-là, vous pensiez qu’Yvan Colonna était innocent ou maltraité. Est-ce que vous le pensez toujours ?

Ce n’était pas vraiment la question. Cela a simplement sédimenté des aspirations identitaires du peuple corse. Qu’il ait été condamné à tort ou pas était une question secondaire pour beaucoup de gens qui ont pu le soutenir : l’affaire Colonna n’a été qu’un épisode d’un demi-siècle de conflit entre un État profondément jacobin et des aspirations à l’émancipation d’une identité culturelle corse présente sur cette terre depuis le paléolithique. L’indépendantisme corse est essentiellement provoqué par le sentiment qu’ont un certain nombre de Corses que l’appartenance à la France est un facteur d’acculturation condamnant la culture corse à une disparition inéluctable.

L’affaire Colonna n’a été qu’un épisode d’un demi-siècle de conflit entre un État profondément jacobin et des aspirations à l’émancipation d’une identité culturelle corse présente sur cette terre depuis le paléolithique.

Le problème, ce n’est pas l’État français, mais le jacobinisme. L’essentiel des Français sont tout à fait disposés à comprendre les revendications identitaires de la Corse, dès lors que ces dernières ne s’appuient pas sur une revendication indépendantiste. La revendication autonomiste, donc qui ne revendique pas la rupture entre la Corse et l’espace politique français, peut tout à fait s’accorder avec un État dès lors que ce dernier reconnaît des spécificités culturelles très fortes en Corse.

Cette autonomie identitaire aurait finalement pour forme l’organisation qui est celle d’autres pays d’Europe occidentale : l’articulation entre un État central et des zones périphériques régionales dont on reconnaît la spécificité autochtone, culturelle et historique, qui passerait par une connaissance de la langue et de la culture régionales, par un enseignement systématique de son histoire et de tout ce qui procède de l’identité locale. Une telle vision est essentiellement axée sur la défense identitaire, et ne concerne pas les prérogatives régaliennes. La revendication nationaliste en Corse n’est pas tant institutionnelle qu’identitaire.

Comment expliquer qu’aujourd’hui, en Corse, il manque une dimension identitaire aux « nationalistes » au pouvoir ?

Parce qu’ils ont focalisé au cours des dernières années leurs revendications sur le seul volet institutionnel, ce qui leur a permis de contracter des alliances successives avec une partie de la gauche parisienne. Les temps ayant changé, cette gauche s’étant largement investie dans des revendications sociétales ultra-progressistes, les cadres du nationalisme corse, pour maintenir ce pacte, ont fini par s’aligner également sur ces revendications sociétales. Mais la base et l’électorat n’ont pas fait le même chemin. On le voit bien aux élections nationales : cet électorat se positionne clairement sur un schéma conservateur et identitaire. La nécessité de produire un contenu véritable pour le projet d’autonomie va pousser dans les années qui viennent à des recompositions politiques extrêmement profondes, en Corse comme ailleurs. Ce qui va très certainement mettre ces cadres en difficulté.

Ces cadres actuellement au pouvoir, comme Gilles Siméoni, sont-ils sincères dans leur adhésion à ces revendications de gauche sociétale, ou est-ce uniquement opportuniste ?

Ça dépend des personnalités dont nous parlons. Je ne pense pas que personnellement, le président Siméoni soit un woke. Il ne vient pas de cette sociologie et ça ne concerne en rien son quotidien. En revanche, il a constitué autour de lui une petite garde rapprochée issue de cette sociologie extrêmement limitée en Corse, qui eux sont purement wokes. Il y a aujourd’hui à la Collectivité de Corse une branche woke, animée par la conseillère exécutive Lauda Giudicelli [en charge de la jeunesse, des sports, de l’égalité femmes-hommes, de l’innovation sociale et du handicap, Ndlr] qui fait très clairement la promotion de la théorie du genre et de l’écriture inclusive. Et qui ne s’en cache pas ! Dès lors qu’elle le revendique et qu’elle définit les politiques de sa délégation, à savoir la jeunesse et les sports, elle s’expose à des réponses et à des controverses politiques que nous sommes prêts à assumer.

Le président Simeoni s’appuie sur cette frange woke pour des questions stratégiques, c’est-à-dire la nécessité de maintenir des alliances avec la gauche française et européenne

Le président Simeoni s’appuie sur cette frange-là pour des questions stratégiques, c’est-à-dire la nécessité de maintenir des alliances avec la gauche française et européenne, ne serait-ce que pour avoir un député européen, ne serait-ce que pour avoir un écho dans certains réseaux parisiens. Il s’aligne sur ces revendications sociétales, sans pour autant les intégrer dans son programme territorial, parce qu’il sait qu’il s’exposerait à une fronde issue d’une frange de la population majoritairement conservatrice et identitaire, dont moi-même et mes amis faisons partie, une fronde qui pourrait clairement être un facteur de recomposition politique au niveau local.

Comment comptez-vous procéder politiquement ? Faire pression en montrant qu’il y a une base qui est de votre côté ?

Depuis l’affaire Colonna, en mars 2022, le constat que nous avons tiré, c’est que la frange progressiste de l’autonomisme et même de l’indépendantisme – en fait ça concerne la totalité de ce qu’on appelle le nationalisme corse – qui domine les appareils militants a décidé de passer sous silence la question islamiste, pourtant fondamentale dans le drame qui a coûté la vie à Yvan Colonna. Nous sommes des dizaines de militants, des centaines de sympathisants résolus désormais à nous faire entendre à travers toutes les possibilités démocratiques qui s’offrent à nous. À commencer évidemment par la production et l’animation du débat intellectuel dans l’île. On nous prête évidemment d’autres ambitions mais qui ne sont pas pour l’instant à l’ordre du jour.

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Il y a en Corse aujourd’hui différentes « communautés » : est-il encore possible justement de penser un autonomisme identitaire en leur présence ?

La Corse connaît à ce sujet-là une véritable situation d’apartheid, c’est-à-dire que cohabitent plusieurs communautés. Il y a une communauté continentale composée elle-même de trois sociologies. La première, qui pose des problèmes sociaux et même culturels et identitaires, est une sociologie privilégiée, composée de boomers à la retraite qui viennent construire des villas en Corse et entraînent une augmentation des prix à la base de très vives tensions. Cette sociologie est totalement macronienne. Il y a une deuxième sociologie, composée de gens globalement jeunes, dans une très grande précarité, qui viennent chercher en Corse une sorte d’éloignement de la civilisation, un retour à la nature, qui s’investit dans des initiatives alternatives, et qui est une sociologie mélenchonienne.

Il y a une troisième sociologie qui est populaire, de gens qui sont venus en Corse pour fuir le phénomène des banlieues de France, et qui recherchent la sécurité et des racines. Globalement, c’est une sociologie lepénienne. Cette troisième facette de la communauté continentale qui vit en Corse, jouit d’un potentiel intégrateur conséquent, parce que ce sont des gens qui partagent avec les Corses la francophonie et un potentiel culturel qui est occidental et chrétien. Donc toutes ne posent pas les mêmes difficultés. Les deux premières nourrissent chez les Corses une défiance de ce que peut être le continental et alimentent des discours antifrançais qui peuvent être outranciers.

sur un même territoire, une politique raisonnable qui tend à la paix civile et à la continuité d’une culture accueillante doit nécessairement se préoccuper de la question de l’homogénéité

Aussi, il y a une communauté d’origine étrangère, issue du sud de la Méditerranée, essentiellement nord-africaine, dont la présence a provoqué ces cinquante dernières années un certain nombre d’événements conflictuels. Ce qui évidemment n’incrimine pas la totalité de cette communauté, mais qui traduit quand même un certain nombre de difficultés chroniques et permanentes liées à la cohabitation. Il n’y a pas d’interpénétration, ce qui s’explique évidemment par le conservatisme et l’esprit identitaire qui sont communs à la communauté corse et à la communauté nord-africaine, mais aussi par des différences culturelles, civilisationnelles et linguistiques.

Et cette communauté-là, dans votre vision politique autonome, que peut-on en faire ? Il faut l’assimiler ?

Je suis partisan de deux choses. Premièrement, réduire l’immigration à sa proportion strictement nécessaire. Et deuxièmement, en effet, mener des politiques d’assimilation sur une base civilisationnelle, en Corse comme ailleurs, et extrêmement exigeante. Je pense que sur un même territoire, une politique raisonnable qui tend à la paix civile et à la continuité d’une culture accueillante doit nécessairement se préoccuper de la question de l’homogénéité, qui évidemment ne peut pas être totale mais qui doit être la plus importante possible.

Est ce qu’il y a des partis nationaux français avec lesquels vous pourriez vous entendre ?

Moi, je n’ai pas d’ennemis farouches, en dehors du jacobinisme et du wokisme. Un nationalisme français qui n’est ni woke, ni jacobin, ne trouvera pas en ce qui me concerne d’obstacles insurmontables.

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