On a coutume de se moquer de cette nouvelle gauche qui a fait du racisme l’alpha et l’oméga de sa vision du monde, arguant qu’elle s’est bien éloignée de ses considérations sociales originelles. C’est une vision un peu courte car on oublie ainsi que la gauche, dès son origine marxiste, est par-dessus tout révolutionnaire, acharnée à faire advenir le paradis sur terre et que dans ces conditions classe ou race figurent les éléments plus ou moins interchangeables d’une nécessité historique : renverser le monde afin de le mettre à l’endroit. C’est ce à quoi s’emploie Robin Di Angelo, sociologue américaine, avec son livre fondateur Fragilité Blanche, du nom du concept qu’elle a inventé.
Comme pour Marx la lutte des classes, pour Di Angelo le racisme structurel de la société – américaine en ce cas – est un fait qu’il ne convient pas de démontrer, mais simplement de confirmer. Il existe des inégalités entre les communautés aux USA, il existe donc du racisme. Le racisme est le fait des dominants, les dominants sont blancs, les blancs sont donc structurellement racistes, surtout s’ils s’en défendent – c’est la fragilité blanche, celle du blanc qui ne supporte que l’on remette en cause sa domination !
On peut en rire, il n’en demeure pas moins que son délire commence peu à peu à structurer le débat de telle sorte que la race risque bien de devenir l’alpha et l’oméga du fait politique.
Dès lors, Di Angelo déroule son implacable raisonnement : la culpabilité blanche, pour être pardonnée doit être expiée. De la même façon que les ennemis de Marx étaient les progressistes d’alors (le catholicisme social en première ligne) qui, en octroyant des droits supplémentaires aux ouvriers les confortaient dans leur situation d’oppressés, les ennemis de Di Angelo sont d’abord, et plus que les racistes revendiqués, les progressistes anti-racistes qui refusent de réduire chaque individu à son groupe racial.
On peut en rire, il n’en demeure pas moins que son délire commence peu à peu à structurer le débat de telle sorte que la race risque bien de devenir l’alpha et l’oméga du fait politique. Certains parmi les adversaires de la gauche, ravis que l’on pense désormais en généralités, ne manqueront assurément pas d’y voir une aubaine, comme on les voit régulièrement reconnaître à Marx la pertinence de ses analyses sociales et, immanquablement, se faire ramasser à la cuillère par les marxistes orthodoxes qui possèdent pour eux la cohérence d’un raisonnement téléologiquement révolutionnaire, dont ils ont de surcroît l’initiative.
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Or, Robin Di Angelo, comme les marxistes authentiques, ne fait pas de politique au sens aristotélicien du terme, elle se moque du bien commun, jamais parfait, toujours vacillant et sans cesse à fabriquer, elle travaille pour la Révolution ; s’y opposer, dans un système qui fait de la contradiction l’essence même de son argumentaire, c’est finir par s’y soumettre en sortant du politique pour rentrer dans celui de la guerre – raciale en l’occurrence.
Quoiqu’il arrive c’est encore reconnaître la suprématie intellectuelle de cette nouvelle gauche qui ressemble à s’y méprendre à l’ancienne, et se trouver une nouvelle fois à la traîne de ceux qui rêvent de tout détruire sans qu’ils soient jamais parvenus à reconstruire quoique ce soit ! On peut, en revanche, faire ce que l’on devrait faire avec le raisonnement circulaire de Marx, lui reconnaître d’avoir parfois raison par incidence, en se trompant sur tout, tout le temps, et cesser enfin de s’émerveiller de sa perfection désincarnée pour l’écraser.

Les Arènes, 250 p, 18€





