[qodef_dropcaps type= »normal » color= »RED » background_color= » »]P[/qodef_dropcaps]roduit d’importation d’outre-Atlantique, le déboulonnage de statues tente de s’implanter en France. Révélateur d’une nouvelle histoire falsifiée, ce phénomène enferme les français dans une ignorance autodestructrice.
Le 29 août dernier, se saisissant du traitement médiatique, fort circonstancié, des événements de Charlottesville déclenchés par la décision de déboulonner la statue du général ségrégationniste Lee, le très prévisible président du Conseil Représentatif des Associations Noires de France (Cran), Louis-Georges Tin, publiait dans Libération une tribune intitulée « Vos héros sont parfois nos bourreaux » – précisons que la nuance n’est pas de Tin lui-même, pour lui, il n’est pas de « parfois » : « Vos héros sont nos bourreaux », dit le texte.
Dans cette tribune, il somme le peuple français de procéder à son examen de conscience, de prendre acte de sa propre complaisance envers « les négriers », et réclame des édiles une vaste politique d’épuration urbaine : débaptiser les rues et les institutions, déboulonner les statues et, parmi les cibles visées par le militant, un nom se détache, celui de Colbert dont Tin ne sait et ne veut savoir qu’une chose, qu’il fut l’instigateur du Code noir et le créateur de la Compagnie des Indes Occidentales : « Lequel des deux pays est le plus problématique, feint de s’interroger Tin, celui où il y a un confit autour de la statue d’un général esclavagiste, ou celui où il y a l’Assemblée nationale une statue de Colbert, une salle Colbert, une aile Colbert au ministère de l’Economie, des lycées Colbert, des dizaines de rues ou d’avenue Colbert sans qu’il y ait le moindre confit, la moindre gêne, le moindre embarras ? »
Le politiquement correct est un historiquement correct.
Le 18 septembre, jugeant sans doute que sa tribune n’avait pas reçu les échos attendus, le président du Cran récidive en publiant, avec le philosophe Louis Sala-Moulins, dans Le Monde cette fois-ci, un appel adressé au ministre de l’Éducation nationale, signé d’un quarteron de personnalités (dont la philosophe Catherine Clément, le footballeur Lilian Thuram ou le journaliste Harry Roselmack), avec un seul mot d’ordre cette fois-ci : « Débaptisons les collèges et les lycées Colbert ! »
Le politiquement correct est un historiquement correct. Racisme, colonialisme, esclavagisme, sexisme, machisme, homophobie… c’est chaussé de ces indigentes, et aveuglantes, lunettes que nous revisitons l’histoire tout entière.
La complexité du réel, le tragique de l’histoire sont évacués. Répugnant aux nuances, aux demi-teintes, ces juges-pénitents affranchissent la réalité historique de son essentielle ambivalence au profit d’une version en blanc et en noir du passé. Au lieu de dresser des digues contre l’esprit de simplification, honteusement ils l’alimentent. « La civilisation occidentale qui détruit est aussi celle qui recueille, sauvegarde et recrée », écrivait l’historienne d’art Anne Pingeot dans un texte consacré au séjour du peintre Paul Gauguin à Tahiti et au sauvetage par un colon lui-même des mythes et ses légendes du peuple maori.
Une identité de victime
Incarcérés dans la prison du présent, nous sommes devenus incapables de nous extraire de nos catégories de pensée et de jugement, de mettre entre parenthèses nos préjugés d’hommes démocratiques et égalitaristes. Incapables, autrement dit, de « nous dépayser dans un sens autre » (Paul Ricoeur), d’entrer des logiques et des systèmes de pensée irréductibles aux nôtres. L’inconnu est ramené au connu, l’étrangeté qui marque de son sceau des modalités d’existence venues d’autres rives temporelles, au familier.
Le plus grave est que l’école elle-même ne se fait plus, ou de moins en moins, le lieu de l’apprentissage de cette faculté que Kant appelle l’imagination, cet art d’ « emmener son esprit en voyage ». Les programmes d’histoire et de littérature sont infestés par l’idéologie contemporaine de la bien-pensance et l’élève appréhende le passé au travers du prisme du présent, encouragé dans une vision morale de l’histoire à distribuer les bons et mauvais points. Ces représentations simplifiées du passé profitent de l’ignorance historique qui corrode notre société depuis les années 1970. Voilà plus de quatre décennies que l’école a renoncé à transmettre le récit national, à donner à connaître et à aimer la France ce qui n’implique pas d’avoir les yeux fermés sur ses injustices et ses crimes mais sans l’y réduire – et semble se donner davantage pour mission de former des indignés que des héritiers. Que savent nos contemporains des siècles qui les ont précédés sinon qu’ils furent esclavagistes, racistes, misogynes, sexistes, inégalitaires ?
Le retrait de la nation, de l’histoire nationale comme principe d’identification a laissé le champ libre à l’affirmation identitaire
Le retrait de la nation, de l’histoire nationale comme principe d’identification a laissé le champ libre à l’affirmation identitaire, aux revendications de chacune des communautés et à l’émiettement du corps national. Un individu ne se satisfait pas longtemps de demeurer sans identité, il se tourne alors vers les plus, les seuls offrants. Une identité de victime, autorisant la haine de la France et de l’Occident, semble un joyeux écrin.
De toute évidence, l’établissement des faits, la connaissance historique n’intéressent pas ces grands épurateurs du passé. Leur objectif n’est pas le savoir, l’instruction, mais la comparution : ils veulent une France à terre, une France battant sa coulpe. Un homme blanc sanglotant. À un journaliste qui voyait « un paradoxe » dans le fait que, pour les écrivains du Maghreb, « la langue de la liberté soit la langue du colonisateur », Kamel Daoud répliqua vigoureusement et magnifiquement : « Ce n’est pas un paradoxe, ça s’appelle l’histoire ! »
Un tonneau des Danaïdes
Oui, l’histoire en effet, est la marque d’une donnée immarcescible de la condition humaine rappelée par Hannah Arendt : « L’homme, qui n’a pas reçu le don de défaire, est toujours bon gré mal gré l’héritier des actes d’autres hommes ». Cette attitude vengeresse est la désolante expression d’une impuissance à nous réconcilier avec la finitude.
Les revendications de ce type sont un tonneau des Danaïdes. Chaque minorité, chaque communauté ré- clame son dû. Ainsi, les féministes du collectif Genre et Ville entendent elles obtenir le droit de réaménager la place du Panthéon : avec son monument à la « symbolique masculine très forte » et sa ô combien « significative » devise, Aux grands hommes, la patrie reconnaissante, cet espace serait inamical aux femmes, leur adresserait une de fin de non-recevoir. « C’est un lieu, explique doctement la socio-ethnographe Chris Blache, où le poids de l’histoire est fort, et où la légitimité des femmes est institutionnellement et historiquement niée ». La réparation ? Graver à même le sol, sur les pavés « les noms d’une multitude de femmes connues ou à connaître ». Curieux projet : en guise de reconnaissance, chacun pourra allégrement piétiner ces nobles femmes !
On aurait tort de traiter par le mépris, avec un haussement d’épaules et un sourire au coin des lèvres, ces manifestations et revendications. Elles trouvent audience auprès de nos élites intellectuelle, culturelle, politique. Ainsi le 29 août, dès 7h30, avant même de s’être rendu à son kiosque à journaux, l’auditeur de la Matinale de France Inter savait, grâce à son animateur Nicolas Demorand, qu’il était, ce jour-là, un sermon à ne pas manquer et à méditer : la tribune de Louis-Georges Tin publiée dans Libération. « Examen de conscience nécessaire donc, de ce côté de l’Atlantique », concluait le journaliste a sur un ton solennel mais non moins enjoué, le ton de celui qui se sait appartenir au camp du bien. Tout occupés à demander des comptes au passé, ces beaux esprits se dérobent aux urgences du présent, à ses épreuves, à ses défIs. Ainsi la France mérite-t-elle toute leur haine, quand les terroristes islamistes à l’inverse, ainsi qu’ils le psalmodient après chaque nouvel attentat, ne l’auront pas.





