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Tout feu, tout flamme : la passion française pour le barbecue

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Publié le

22 juillet 2026

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Si la cuisson au feu est la technique la plus ancienne de l’humanité, le barbecue est un phénomène socioculturel récent. Il est lié au développement de la société de loisirs et a eu un impact sur l’espace domestique : le jardin est devenu une pièce à part entière. Par ailleurs, le développement du marché du barbecue en France a créé une véritable filière de production, dirigée par des entrepreneurs originaux et créatifs.
© Benjamin de Diesbach

Il est fort possible qu’au cours de l’été, vous vous asseyiez confortablement dans une chaise longue ou une balancelle de jardin. Sous le soleil de midi et dans les effluves de la viande grillée, vous jouirez de la vacuité de l’existence, le cerveau vide et les muscles détendus. Votre paresse lénifiante, une fois encore, amputera votre sainte curiosité, source jaillissante de toute connaissance. Car que de grandes histoires dans l’existence quotidienne ! Que de grands destins dans les petits objets qui bien souvent sont méprisés. Sans y voir pour autant la main de Dieu, le barbecue recèle dans les grilles, l’acier et le charbon, un sens profond qui dépasse nos pauvres vies. Le barbecue n’est pas un simple objet culinaire, il fut à maintes reprises dans l’histoire de l’humanité une révolution.

Le « Newton du barbecue »

Tout d’abord, le « barbeuk » est le mode de cuisson le plus ancien. La découverte puis la maîtrise du feu, il y a 400 000 ans, ont transformé notre anatomie ainsi que l’organisation sociale. En prédigérant les aliments, la cuisson a rendu les nutriments (protéines et amidons) plus accessibles. Elle a permis une réduction de la taille de notre système digestif qui était très énergivore. Cette énergie ainsi économisée a pu être dirigée vers le développement de notre cerveau. Par ailleurs, le barbecue est devenu le premier lieu de socialisation. Lors de la préhistoire, c’est autour du feu que se sont développées la parole et la transmission des récits.

Quelques centaines de milliers d’années après, l’Homo americanus fait passer le barbecue du rite primitif à la culture de jardin. En 1952, George Stephen, un assembleur de plaques d’acier, a l’idée géniale de couper en deux une bouée nautique. La partie inférieure servira de cuve à combustion et la partie supérieure de couvercle. Cette invention à couper le souffle vaudra à son génial inventeur le titre de « Newton du barbecue ».

Mais cette invention n’eût été que dérisoire péripétie, si elle ne s’était appuyée sur un mouvement de fond : la liberté. L’homme du vingtième siècle va goûter au plaisir enivrant de la liberté. Il va se libérer de toutes les contraintes sociales. Les longs et pesants repas autour de la table seront remplacés par les déjeuners à l’extérieur. Dès lors, le jardin ne sera plus un espace de transit ou de stockage mais une nouvelle pièce de la maison.

Hollywood lance la mode

Dans l’après-guerre, le cinéma américain sera le catalyseur esthétique du barbecue en France. Il transformera le rite primitif (cuire au feu) en acte social et culturel. Le barbecue passera d’un usage utilitaire à une véritable mise en scène de la convivialité moderne. Pour la population française, très marquée par les privations de la guerre, le barbecue deviendra l’incarnation de l’abondance et de la décontraction.

Ainsi fut l’histoire trépidante du barbecue qui vaut bien celle de l’épingle à nourrice. Aujourd’hui, le barbecue poursuit sa route vers la gloire. Le marché français entretient tous les espoirs de croissance. Car loin d’être mature, si on le compare à son voisin germanique, le barbecue de l’Hexagone pèse 180 millions d’euros. 76 % des Français de plus de 25 ans déclarent posséder un barbecue ou une plancha. En 2025, 200 000 barbecues et 170 000 planchas à gaz furent vendus. Certes sur la même période, les Allemands (leaders en Europe) acquéraient un million de barbecues. Mais en dépit de son retard, le barbecue à la française fait preuve d’une belle énergie pour se professionnaliser. Preuve de cette énergie, le constructeur Weber a lancé sa Grill Academy pour former les passionnés de la grillade. Finies les saucisses cramées, la cuisson au barbecue est devenue une affaire de spécialistes.

Sur la même lancée, un championnat de France de Barbecue et un championnat du monde de la Loire de barbecue ont vu le jour. Le principe est simple : une dizaine d’équipes de deux à trois personnes se défient sur le grill. Assaisonnement, préparation et cuisson des viandes doivent se faire impérativement dans l’espace de préparation affecté aux équipes durant le concours.

Lire aussi : Le feu dans le cœur : la vogue des sauces piquantes

Le barbecue est aujourd’hui une affaire sérieuse de quasi professionnels. Le Jean-Claude Dusse en claquette et bob Ricard, cuisinant ses brochettes, est relégué définitivement dans les oubliettes de la gastronomie. Il suffit de se promener au salon du Barbecue de Paris (Barbecue Expo), pour constater la profusion de matériel en tout genre : tablier, planches de découpe, couteaux, sauces piquantes, frigidaires d’extérieur… Ce désir de professionnalisation a poussé les fabricants à moderniser leurs produits. Les clients cherchent des barbecues faciles à entretenir avec une bonne maîtrise de la cuisson. Autant de raisons donnant un avantage aux barbecues à gaz, qui représentent 45 % de part de marché mondial. La commodité de leur allumage (qui ne nécessite pas une longue préparation) et leur faible propagation de fumée en font des leaders. Les barbecues à gaz correspondent davantage aux ménages urbains qui cuisinent sur leurs balcons.

Le charbon n’a pas dit son dernier mot

Toutefois, le charbon n’a pas dit son dernier mot. Moins obsédé par la propreté que le Japonais, le Français en pince toujours pour les braises du charbon. Si le gaz conserve la première place avec 37 % de part du marché français, le charbon connaît une progression de 4 % pour atteindre 35 % de part de marché. Le consommateur français apprécie les saveurs grillées au charbon. Contre le culte de la vitesse et de la performance, le barbecue au bois s’inscrit dans l’éloge de la lenteur. C’est le rituel de produire des braises tout en sirotant son apéritif. Moins cher que son équivalent gaz, le barbecue charbon est, contrairement aux idées reçues, plus facile à nettoyer. Par ailleurs, face à la complexité des options proposées dans le barbecue gaz (multiples brûleurs, thermomètre, plancha…), le barbecue charbon séduit par sa simplicité (une cuve, une grille).

Que ce soit le gaz ou le charbon, le barbecue depuis vingt ans connaît une « gentrification ». Autrefois activité de prédilection des classes populaires, il a gagné aujourd’hui la bourgeoisie. Le matériel devient plus premium et souhaite répondre à deux aspirations du public : la quête du beau et la poursuite d’une vie saine.

Jean-Pierre Cauchy est le fondateur de la marque française Aluvy (contraction entre aluminium et vie). Avec deux associés industriels, ils ont créé un barbecue coloré et très atypique. « Nous sommes les Apple du barbecue », proclame avec humour Jean-Pierre Cauchy. « Je voulais produire un barbecue que l’on puisse regarder avec fierté sur sa terrasse. La majorité des grils sont noirs ou gris et dénués de lignes originales. » En 2021, le trio commercialise son premier barbecue « Marcel et Lulu ». « Contrairement à la majorité des fabricants, poursuit Jean-Pierre Cauchy, nous avons opté pour l’aluminium. Cette matière est fantastique parce qu’elle résiste à toutes les intempéries. N’ayant aucun acier, l’aluminium ne rouille pas. Par ailleurs, lorsque le barbecue arrive en fin de vie, les clients ont la possibilité de nous le renvoyer pour que nous le recyclions. »

Le succès venant, Aluvy a développé les modèles de barbecue. Mais pas que ! Aujourd’hui, la société produit des meubles pour constituer des cuisines d’été. L’aluminium étant une matière onéreuse, Aluvy s’est positionné immédiatement sur un marché premium. Les tarifs élevés permettent aussi de défendre le made in France. « Nous sommes fiers de créer un produit qui ne fait pas trois fois le tour du globe, avant d’arriver dans les foyers français », explique Jean-Pierre Cauchy. « Nous militons pour un approvisionnement local et une défense énergique de l’emploi en France. » La mondialisation par le biais d’internet permet paradoxalement de faire connaître au monde entier de nouvelles marques françaises par les réseaux sociaux.

Le brasero en embuscade

Au diable les régimes, vive la grillade ! Avec un soupçon de réserve toutefois : le Français vieillit et entend préserver son capital santé. Anthony Michels est dessinateur industriel dans le Sud-Ouest. Il est aussi le créateur de deux marques de Brasero : Ozebra et Brazuk. Le brasero est un outil culinaire qui a une histoire séculaire. Les Incas l’utilisaient pour cuisiner et se chauffer. C’est une cuve où l’on brûle du bois, équipée d’une plaque en métal qui offre une grande surface de cuisson. Le brasero est un combiné de la plancha et du barbecue. Contrairement à la plancha (qui est essentiellement électrique), le brasero apporte les saveurs des aliments grillés au feu de bois.

« Je suis très regardant sur la nature des matériaux que j’emploie. C’est une question de salubrité publique », analyse Anthony Michels. « Il ne faut pas oublier que les aliments sont au contact de la plaque de cuisson. En 2025, certains braseros (comme le Braselorrain très vendu en France) ont été rappelés car ils présentaient un risque chimique inquiétant. En présence d’aliments acides comme le citron, les tomates, les olives, le vinaigre (présents dans les brochettes ou les marinades), le manganèse, le chrome et le nickel migrent vers la nourriture. À long terme, l’accumulation peut créer des troubles intestinaux voire des effets cancérogènes. C’est pour ces raisons que j’utilise essentiellement de l’inox pour mes plaques de cuisson. » Bigre ! Comme aurait dit Monsieur Jourdain : on vit dangereusement sans le savoir.

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