Skip to content

Marin de Viry : Le royaume immédiatement

Par

Publié le

22 juillet 2026

Partage

Dans « Notre Royaume », un essai racé et hautement poétique, Marin de Viry livre une profonde méditation sur l’actualité de l’idée monarchique. Et si, comme ultime recours à la faillite de la ve République, il nous fallait restaurer le royaume ?
© Benjamin de Diesbach

Comment et pourquoi la Ve République a-t-elle failli ?

La ve République est une grande règle. J’applique le mot de Bernanos dans le dialogue des carmélites : « Ce n’est pas la règle qui nous tient, c’est nous qui tenons la règle. » Nous ne l’avons pas tenue. Pour tenir la règle, il aurait fallu qu’un certain esprit public perdure, mais il s’est terriblement dégradé à partir de l’arrivée de François Mitterrand au pouvoir, puis avec la mondialisation. Et il aurait fallu que les hauts fonctionnaires gardent une certaine conception de l’action publique, mais ils l’ont perdue. Cette grande règle était simple : il existe des politiques de long terme et des principes fondateurs – souveraineté, solidarité sociale, laïcité, forte légitimité de l’autorité politique, par exemple – qui font consensus, sont dans le « trésor » politique de la république. Ils n’y sont plus. Pour qu’ils reviennent, il faudrait une volonté populaire puissante, qui rencontrerait une autorité et une proposition politiques fortes. Cet ensemble serait refondateur, probablement par le moyen du référendum. Nous n’en sommes pas forcément très près, de cette refondation.

Qu’est-ce que ce « royaume » dont vous vous faites le promoteur ?

Le royaume transcende la république et la démocratie : c’est l’unité des Français, les sentiments positifs qu’ils éprouvent à l’égard de la communauté, de son destin, de son passé. Nous traversons l’histoire ensemble, dans notre territoire constitué depuis des siècles, et cette espèce d’expérience vertigineuse nous rassemble, comme sont rassemblés les membres de l’équipage d’un vaisseau en pleine mer. L’histoire de France est une odyssée, et le roi est son Ulysse, si vous voulez. Par ailleurs, pour moi le royaume n’est pas du tout un régime qui s’oppose à la république, ou la minore. Il est en effet tout simplement impossible de se passer de la république qui, à la fin, met en place les institutions et les fait fonctionner conformément à leurs vocations – justice, défense, police, éducation, etc. Il ne s’oppose pas non plus à la démocratie, qui consiste à faire délibérer le plus largement possible pour que les décisions – petites et grandes – soient prises selon la règle majoritaire. Le royaume, c’est un roi qui fait unité et continuité. C’est le vaisseau de l’histoire, et disons le signe de l’invisible dans le visible. En cela, il est religieux, sacré. On peut le dire du royaume : rationnels purs, s’abstenir. Mais aussi : démocrates et républicains, ne pas s’inquiéter.

D’après vous, « l’idée de roi, de royaume, de monarchie est partout présente en France, du bas en haut de la société. Elle est réactualisable à tout instant dans l’esprit des Français. »  Qu’est-ce qui vous convainc de cet état de fait qui en surprendra plus d’un ?

L’opposition monarchie/république, c’est fini. Ce que je veux dire par « réactualisable », c’est que lorsque l’on parle de monarchie ou de royaume aux Français contemporains, tout le discours d’opposition des modèles et de « dépassement » de la monarchie par la république – le passage de la sujétion traditionnelle à l’émancipation, la libération politique du peuple ou, chez les marxistes, l’illustration de ce « moment bourgeois » de la dialectique révolutionnaire – ont disparu. La révolution comme la monarchie d’Ancien Régime sont rentrées dans l’épaisseur de l’histoire. Aujourd’hui il existe bien la république, mais elle ne se définit plus comme une victoire sur la monarchie. Les débats qui passionnaient nos grands-parents ne trouvent pas de débouchés dans les clivages contemporains. En revanche, la continuité, l’héritage, le patrimoine, et le type d’homme du royaume – désintéressé, aimable, serviable, courageux, plein d’honneur – sont très présents. On regarde différemment le royaume. Non plus comme un régime corrompu, vermoulu et abusif, mais comme une entité pleine de dignité et de charme, qui laisse un immense héritage et encourage les qualités d’hommes et de femmes exceptionnels.

Lire aussi : Christophe Dickès : Marc Bloch et le christianisme

Votre conception du royaume est esthétique  avant d’être politique, en témoignent vos critiques acerbes du maurrassisme. Quelle est cette esthétique du royaume, et en quoi est-elle fondamentale ?

Je ne suis pas du tout un spécialiste de Maurras, donc un critique crédible. Je sens que sa doctrine extrêmement cohérente rate la nature profonde du royaume, qu’elle le fait tendre vers l’idéologie ; alors qu’au contraire le royaume fait, de façon pragmatique si j’ose dire, le lien entre le surnaturel – Dieu a voulu la France, disait Bernanos – et le réel – nos institutions. Ce lien est constant, fort, signifiant, mais insaisissable par les moyens de la rationalité politique établissant une doctrine. Sur l’esthétique, mon idée est simple : on « voit » un régime à travers son expression. On voit le communisme à travers son art de la propagande. On voit la république à travers ses symboles, ses monuments, la manière de s’habiller de ses hauts responsables. Une proposition politique se présente sous l’aspect qu’elle a choisi pour se définir, et pour s’illustrer. Il me semble que le royaume est une plus belle illustration que la république, qui va du style « cité antique », à ses débuts, au style bourgeois vers 1880. Autrement dit : d’une esthétique empruntée à une esthétique assez platement utilitariste et ploutocratique. Avec de temps en temps une touche d’abstrait, voire de vide, qu’amène l’État…

Avec Péguy, vous dites qu’il n’y a aucune incompatibilité entre royaume, république et démocratie. À quoi cette hybridation  peut-elle ressembler ?

À une constitution à trois étages – royaume, république, démocratie – qui n’est pas très difficile à concevoir. Il faudrait se débarrasser de la dyarchie président-Premier ministre, au passage, et nous y gagnerions collectivement. À une réalité politique : les trois existent, sont nécessaires et désirables. À un principe de subsidiarité : à chacun sa spécialité, et son terrain. La démocratie est en haut pour manifester la vox populi, choisir les politiques de mandature, voter la loi référendaire quand elle est proposée, et elle est en bas, pour décider localement. La république organise l’État. Le royaume représente le territoire, ses habitants passés, présents et à venir, et la patrie engagée dans l’histoire.

Votre royaume sera catholique. Est-ce possible dans une France qui a perdu la foi ? Quelles en seraient les implications ?

Disons qu’il est impossible qu’il ne soit pas catholique. Quant à la France qui aurait perdu la foi … Je l’entends, mais je n’en sais rien. Je sais simplement que la monarchie catholique n’empêcherait personne d’être juif, musulman, protestant, mais donnerait une référence qui est tout simplement celle d’un pouvoir d’inspiration évangélique. Cette référence est évidente ; même ceux qui prétendent détester les catholiques doivent toute leur culture politique aux Évangiles. Il n’y a que les marxistes qui peuvent s’opposer avec une certaine logique à cette évangélisation du pouvoir, parce qu’ils pensent que c’est une manière de perpétuer la domination des classes possédantes.

Quel type d’hommes le royaume demande-t-il et produit-il ?

C’est là le point le plus difficile à atteindre : cet homme est élégant (d’une élégance qui n’a rien à voir avec la classe sociale), désintéressé, noble (d’une noblesse qui n’a rien à voir avec l’aristocratie), courageux, gai, et plein de sentiments positifs à l’égard de la société. Il en faudrait dix millions pour commencer.

Le drame de la proposition monarchiste, c’est sa division entre légitimistes et orléanistes. Vous prônez une approche syncrétiste : que ces deux traditions peuvent-elles s’apporter l’une l’autre ?

Je les trouve complémentaires : l’orléanisme, c’est l’incorporation raisonnée des nécessités sociales contemporaines dans la monarchie. Le légitimisme, c’est la fidélité à la transcendance du royaume. En ce qui me concerne, je prends les deux.

NOTRE ROYAUME, MARIN DE VIRY, SALVATOR, 176 P., 19 €

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest