Comment définissez-vous l’Europe ?
Contrairement à l’idéologie officielle de l’Union européenne, je ne définis pas la civilisation européenne par les droits de l’homme, mais à la différence des identitaires, je ne remonte pas non plus à Adam et Ève. Je souligne plutôt deux couches importantes : d’abord nos racines qui puisent leur force dans la loi de l’Ancien Testament, dans la pensée grecque, dans le droit romain, dans l’intériorité du Christianisme et dans les traditions des peuples européens païens. Et puis, le cœur psychologique de notre identité culturelle telle qu’elle a émergé durant les « âges sombres » et animé le renouveau de l’idée impériale sous Charlemagne et les Ottoniens : l’esprit faustien, donc cette envie irrépressible de tendre vers tout ce qui est au-delà de l’horizon – que ce soit de manière spirituelle ou de manière matérielle.
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L’élancement des cathédrales gothiques vers le divin, l’ambition des grandes découvertes géographiques, la complexité de la polyphonie musicale, l’énormité intellectuelle de la philosophie hégelienne, la colonisation politique du monde ou la fusion des atomes : tout cela n’a pu se passer que grâce à cet esprit « faustien ».
Qu’entendez-vous par « transcendance », concept central de votre essai, et en quoi son abandon est-il la raison essentielle de notre déclin ?
Dans ma vision de l’histoire, chaque civilisation – y compris la nôtre – passe par trois phases dialectiques. La première est basée sur la notion de transcendance : l’existence d’un principe divin au-delà des frontières de ce monde, son reflet dans les lois et réalités de la nature, et la spécificité humaine de participer par ce que l’on appelle l’âme à l’essence divine immortelle. Voilà les convictions autour desquelles toute grande civilisation est organisée au début. Puis vient la phase de rejet de la transcendance : ce sont l’humain, la science et l’expansion qui remplacent la divinité, la théologie et l’intériorité, et bien que ces éléments permettent, certes, une éclosion matérielle impressionnante, c’est toujours au détriment de l’ancrage transcendant et de la confiance en une vérité absolue. L’humanisme appelle toujours le matérialisme, et celui-ci le relativisme et, finalement, le nihilisme qui mène à l’absurde les grands idéaux des « Lumières ». Nul doute que l’Europe actuelle se trouve dans le stade final de cette étape. La bonne nouvelle : dans toute civilisation, cette antithèse rationaliste à la transcendance et à la tradition trouve toujours une certaine sublimation par l’avènement d’une synthèse finale, qui sera marquée par un retour rationnel à la tradition, stade par lequel la civilisation achève la réalisation de toutes ses potentialités et entre dans la posthistoire.
Vous avez étudié la décadence de la République romaine. La décadence européenne a-t-elle quelque chose d’unique en son genre ?
Comme je l’ai montré dans mon livre Le Déclin (Toucan 2013), les formes essentielles se répètent : migration de masse, décroissance démographique, crise identitaire, déclin de la religion traditionnelle, mondialisation, polarisation sociale, populisme, guerres asymétriques, déconstruction de la famille, « panem et circenses », etc. Ce qui est unique en Europe, c’est l’ampleur que l’esprit faustien donne aussi à ces tendances qui, en accord avec notre tendance à la démesure et notre fascination particulière pour la technologie, affectent désormais une partie significative du globe.
Vous renvoyez dos à dos européistes et nationalistes. Que leur reprochez- vous?
Je reproche aux deux de mettre en péril le futur de notre civilisation. Les premiers, parce qu’ils veulent remplacer notre identité culturelle par un droits-de-l’hommisme qui confond les erreurs et illusions de l’ultime stade de la phase rationaliste de notre civilisation avec des valeurs véritablement universelles. Les seconds, parce qu’ils tendent à minimiser l’importance identitaire de la civilisation européenne face aux identités nationales. Dès lors, les européistes risquent de dissoudre ce qui reste encore de nos identités dans le bain d’acide du relativisme, du criticisme et du constructivisme, alors que les nationalistes sous-estiment l’importance d’une coopération paneuropéenne intense afin de protéger les États nations contre leurs ennemis à l’extérieur et à l’intérieur. Au XIXe siècle, les États- nations européens étaient à la pointe mondiale de la science, des technologies militaires et du poids démographie ; aujourd’hui, surtout après l’éclatement des grands empires, même les États les plus grands arrivent rarement à dépasser en importance économique une ville chinoise moyenne et sont tous estropiés par des crises structurelles gravissimes. Paradoxalement, seule une Europe unie et forte pourrait encore sauver ce qui reste de l’État-nation.
Quels sont les éléments principaux de votre projet « hespérialiste » ? Comment trier parmi les diverses traditions que nous offre le passé ?
Pour le moment, l’UE échoue dans la défense des intérêts de notre civilisation vers l’extérieur tout en muselant les libertés à l’intérieur par l’imposition de l’idéologie mortifère du wokisme. L’Europe hespérialiste, que j’appelle de mes vœux, ferait exactement le contraire : défendre les intérêts européens vers l’extérieur tout en garantissant un maximum de liberté et de subsidiarité vers l’intérieur. Ceci nécessite deux réformes. D’abord, une réforme institutionnelle mettant sur pied une coopération intense dans les domaines qui touchent à la survie même de notre civilisation (défense, frontières, communication, recherche, criminalité, etc.) tout en restituant aux États-nations, aux régions et aux collectivités leur autonomie dans les autres domaines. Puis, beaucoup plus important, un revirement identitaire fondamental : au lieu de déconstruire sa propre identité, l’Europe devrait de nouveau développer un amour-propre salutaire quand il s’agit de défendre ses intérêts stratégiques et retrouver une saine fierté historique. Ce retour volontaire à la tradition implique forcément un choix, car les derniers siècles ont vu tellement d’aberrations et de perversions que parler de « conserver » le passé d’une manière indistincte n’a plus beaucoup de sens. De mon point de vue, ce choix doit surtout mettre en avant tout ce qui se rattache à notre quête intemporelle de la transcendance : l’Europe doit de nouveau se donner une mission spirituelle, sans laquelle elle ne sortira plus jamais du marasme du nihilisme et du suicide culturel.
Seule une Europe unie et forte pourrait encore sauver ce qui reste de l’État-nation
David Engels
À quoi ressemblerait cette confédération d’États-nations ? Cela signifie-t-il que chaque État doit renoncer à sa souveraineté ?
Déjà aujourd’hui, la plupart des États-nations n’ont plus aucun poids politique : un personnage tel qu’Elon Musk ou George Soros est déjà nettement plus puissant et important qu’un État tel que la Slovénie ou Chypre ; sur la scène internationale, même les grands États-nations tels que la France ou l’Allemagne ne sont plus que des nains en comparaison avec la Chine ; et économiquement parlant, la délocalisation et la mondialisation ont rendu les États européens totalement dépendants non seulement les uns des autres, mais aussi du reste du monde.
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Même si l’UE venait à disparaître, la souveraineté nationale n’existerait plus qu’en théorie et ne pourrait être restituée dans son ensemble qu’en imitant la voie de la Corée du Nord. Pour protéger nos États-nations, il faudrait donc créer un espace politique fort, une véritable Europe- civilisation qui prendrait exemple non pas, comme le fait l’UE, sur le rationalisme kantien, mais plutôt sur des entités politiques telles que le Sacrum Imperium, le « Saint Empire », qui a assuré, sous différentes incarnations, l’ordre,
la sécurité, la liberté et l’éclosion artistique et spirituelle de parties considérables de notre continent depuis Charlemagne jusqu’à la dissolution forcée de l’Autriche-Hongrie.

DÉFENDRE L’EUROPE CIVILISATIONNELLE, DAVID ENGELS, Salvator, 158 p., 18,50 €





