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« L’Occident, ennemi mondial n°1 » : les dictateurs, le monde et nous

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Publié le

6 juin 2024

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Dans un essai aussi érudit que rafraîchissant, Jean-François Colosimo donne un éclairage nouveau à la question qui agite aujourd’hui les observateurs de la géopolitique mondiale, celle de l’opposition farouche de nombreux pays dits du Sud menés par des autocrates à l’Occident. Et refuse les solutions faciles, au nom d’une introspection exigeante de l’Europe qui a donné au monde le meilleur comme le pire.
© Benjamin de Diesbach pour L'Incorrect

Au sommet des BRICS ou de l’Organisation de coopération de Shangaï, au moindre micro tendu, la même litanie. L’Occident menace la paix du monde par son impérialisme impénitent, et l’heure est enfin à la constitution d’un ordre global dont la multipolarité sera garante de la justice. Ceux qui tiennent ces discours de mesure sont pourtant des autocrates sans pitié, oppresseurs à l’intérieur et conquérants à l’extérieur, et assombrissent le globe d’un nouveau spectre totalitaire.

Les modernisateurs successifs des Orients ont accouché de chimères effrayantes qui se retournent aujourd’hui vers leur ancien modèle, la gueule prête à mordre.

Jean-François Colosimo s’attaque à cette contradiction dans un essai très bien informé, qui réintroduit dans le débat public une profondeur historique particulièrement bienvenue à l’heure du règne du commentaire amnésique. Face à la montée en puissance contre l’Occident de ces nouveaux empires, ceux de Xi, Poutine, Erdogan et consorts, Colosimo revient d’abord sur le parcours sinueux des idées mêmes d’empire et d’Occident. Ce dernier surtout apparaît comme une notion évanescente, qui n’a connu qu’un court apogée quelque part dans la deuxième moitié du XIXe siècle, au plus fort de la poussée colonisatrice, avant d’être remis en question au sortir de la Grande guerre.

Le cœur de la réflexion est cependant constitué par l’analyse des rapports contradictoires qu’entretiennent ces empires qui vivent à sa périphérie avec l’ensemble plus ou moins cohérent formé par le monde de l’Ouest. Depuis Pierre le Grand, ces derniers n’envisagent leur salut que dans une course à l’occidentalisation, qui a pour nom modernisation, étatisation et laïcisation, et finalement adoption des pires chimères idéologiques du Vieux Continent au XXe siècle. Ce processus de rattrapage à marche forcée a balayé les structures sociales, cultures et croyances traditionnelles de ces pays avec une violence terrible, aboutissant à leur désorientation à la fin du XXe siècle. Cette occidentalisation était viciée dès l’origine, accomplie par des despotes au nom de la puissance, et ne s’emparant que du pire de l’Ouest, la pulsion prométhéenne, négligeant le meilleur, la dignité de la personne humaine. En injectant de force dans leurs sociétés des éléments étrangers mal digérés et épars, les modernisateurs successifs des Orients ont accouché de chimères effrayantes qui se retournent aujourd’hui vers leur ancien modèle, la gueule prête à mordre.

Lire aussi : « L’Occident déboussolé » : malaises dans la décivilisation

Dans un monde des relations internationales qui s’écharpe aujourd’hui autour de concepts relativement creux, Occident collectif, Sud global ou indétrônable choc des civilisations, Colosimo fait souffler un vent de fraîcheur en brouillant des lignes considérées comme infranchissables. Non, il n’y a pas le Nord contre le Sud, l’Est contre l’Ouest, le monde judéo-chrétien contre l’islam, même pas l’Occident contre le reste. Il n’y a qu’un seul globe pris depuis l’orée du XVIe siècle dans la broyeuse de la mondialisation, un Occident qui ne s’est défini que par sa mission envers les terres à civiliser et ces dernières pareillement par leur imitation maladroite voire monstrueuse du premier. Les nouveaux empires ne souffrent pas de leur différence fondamentale d’avec nous mais au contraire de leur acharnement à charcuter leur visage pour qu’il adopte nos traits. Ainsi, tout en appelant avec détermination à la défense des peuples écrasés sous la botte des nouveaux dictateurs, Colosimo ne saurait sonner l’heure d’une nouvelle croisade du Bien européen contre les forces obscures, mais au contraire d’un retour à la singularité des identités régionales, condition de possibilité de l’harmonie globale.


OCCIDENT, ENNEMI MONDIAL N°1, JEAN-FRANÇOIS, Albin Michel, 256 p., 21,90 €

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