Dans un essai à la liberté de ton réjouissante, le philosophe François Azouvi règle son compte à l’une des facilités discursives les plus en vogue : la responsabilité de la culture chrétienne dans l’avènement d’une société lacrymale, où le bénéfice matériel du repentir public fait l’objet d’une lutte rivale entre victimes. Du héros à la victime : la métamorphose contemporaine du sacré est un ouvrage érudit. François Azouvi y mobilise l’entièreté des supports artistiques pour étayer sa thèse : à rebours de nombreux préjugés, il démontre que le substrat intellectuel catholique a longtemps inscrit la hiérarchie du symbole dans le sillon de l’héroïsme triomphal, et la littérature de l’avant 1914 célèbre – au risque du fourvoiement – le geste sacrificiel ultime. « Le voilà sacré », put dire Maurice Barrès de Charles Péguy, au lendemain de sa mort au front en septembre 1914.
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Mais voilà que l’infinité du silence entoure les dépouilles des héroïques soldats, que l’on ne manque pourtant pas d’oublier à leur tour. Une guerre aussi massive génère chaque jour son flot ininterrompu de héros, toujours plus anonymes ; la figure devient dès lors aussi vaine que tragique, dans un monde où, la foi déclinant, on demande à des hommes de « mourir sans quelque équivalent émotionnel réconciliateur » (Kantorowicz). Et voilà que l’holocauste des populations juives génère ses secousses traumatiques ; la parole échoit aux victimes, dont la passivité est perçue comme la marque d’une pureté manifeste. De nombreux collectifs en prennent ombrage, et l’expriment dans la littérature, l’art et le cinéma. Tandis que la figure christique permettait aux sociétés chrétiennes de surmonter l’existence du mal terrestre par les mystères de l’au-delà, la société du sacral ne propose quant à elle qu’une mystique angoissée de l’indignation face à l’injuste. Conséquence directe de la sortie du religieux, la société de la victime porte en elle un questionnement nerveux qui vaut pour une sanction : qui saura se plaindre le plus fort ?

FRANÇOIS AZOUVI, Gallimard, 304 p., 24 €





