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Éditorial essais #38 : Que celui parmi nous qui est sans péché…

Le numéro 38 est disponible depuis ce matin, en kiosque, par abonnement, et à la demande sur notre site. La rédaction de L'Incorrect vous souhaite une belle et sainte année 2021.

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© Saturne dévorant un de ses fils de Francisco de Goya (1819-1823)

On a sûrement eu raison, à la suite de Pascal, de tordre le cou d’une raison qui refusait de rendre des comptes à quiconque et qui, toujours plus forte, montant toujours plus haut, ne semblait plus connaître aucune limite à son pouvoir. On a sans doute eu raison de prendre la défense des narrations épiques, de nous ouvrir au miracle, et d’attendre l’inattendu en dépit des calculs et même par défi, contre la vision froide d’une raison mesurée capable selon elle de tout ordonner.

Mais enfin, il faut aussi reconnaître qu’elle ne porte plus si haut son toupet, qu’on ne l’écoute plus beaucoup et que cette vieille mégère dont la beauté arctique a jadis pu ensorceler un continent entier, s’est flétrie de telle sorte que tout le monde feint désormais de ne l’avoir jamais aimée ni d’avoir pu un jour comprendre pourquoi certains parmi les plus grands l’ont jadis trouvée belle. Elle a quitté le bal, on ne la retrouvera pas dans le jardin pour prendre l’air, elle crève au fond du bois après qu’elle n’a même pu plus monnayer ce qui demeurait de ses charmes, saignant et en larmes à la merci des loups qui l’entourent et l’avisent avant de la dépecer.

Pour avoir un jour le pouvoir qu’on n’a jamais eu, quand bien même on l’occupe, on ment à tous les étages parce qu’on a compris que le mensonge, à condition qu’on y croie, est toujours légion, toujours recommencé, toujours nouveau, toujours efficace, et qu’il ne se trompe jamais en nous trompant tous

Et tout le monde s’en fout. Ici et là on s’intéresse à autre chose, et cette autre chose, la déraison – qui n’est jamais rien d’autre que la raison d’une division ou d’un groupe, qui n’est jamais rien d’autre que ma raison, que celle de ma secte – conduit, au-delà des partis et des clivages, toute politique, ou métapolitique, désormais.

Pour avoir un jour le pouvoir qu’on n’a jamais eu, quand bien même on l’occupe, on ment à tous les étages parce qu’on a compris que le mensonge, à condition qu’on y croie, est toujours légion, toujours recommencé, toujours nouveau, toujours efficace, et qu’il ne se trompe jamais en nous trompant tous. On a compris que le mensonge, c’est la vie elle-même, impavide, et qu’il nous donne la force de croire aux narrations grâce auxquelles on peut « se la raconter », quand la raison nous humiliait ; en fait, on a juste changé de femme pour préférer à la vieille une plus jeune et plus à la mode dont on croit qu’elle ne nous gouvernera pas à son tour, qu’elle nous permettra juste de frimer devant nos vieux potes, et que grâce à elle on sera un jour roi.

Lire aussi : Éditorial essais #37 : Les yeux grands fermés

Alors ce sera la guerre : vision contre vision, et la dispute pour un trône, vacant, sans roi ni reine, depuis si longtemps qu’on dirait un simple siège. Pour être épique, cela le sera sûrement ! Et ça ne sera pas raisonnable puisque plus rien ni personne ne l’est, puisqu’il n’y a plus de souverain pour accorder tout le monde, et ce sera l’effondrement, du sang, le mal et le mensonge partout qui frappera les bons et les méchants pour les confondre ensemble.

Foucault, très à la mode en cette époque de crise sanitaire, nous rappelle, en substance, que si la raison n’est pas forcément la panacée, il ne faut pas croire que la déraison s’avère beaucoup plus rigolote – et si on ne se le rappelle pas déjà, on va vite s’en apercevoir ! Aussi, il ne s’agit plus à présent, vu la profondeur du gouffre où nous avons chuté, de savoir les limites de la raison, puisque contrairement à la déraison que nous pratiquons, nous les connaissons, mais de la restaurer et de lui dire, pour qu’elle nous sauve, parce qu’elle peut l’entendre et qu’elle l’acceptera, qu’elle nous supplie déjà agenouillée de le lui dire : « Va et ne pèche plus. » 

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