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Ellinoa : Ophélie 2020

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Publié le

17 novembre 2020

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Inclassable, onirique et minutieux, ce combo de jazz-rock au son pop-folk expérimental dirigé par une femme accomplie de 32 ans respire l’ambiguïté entre tristesse et extase. Son dernier album, The Ballad of Ophelia, est une merveilleuse valse-hésitation autour du personnage d’Ophélie qui nous rappelle que là où il y a de l’ombre se trouve aussi fréquemment de la lumière. Rencontre avec une musicienne hors pair.
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Artiste de jazz très en vue et multi-primée, Ellinoa (pseudonyme de Camille Durand) enchaîne initiatives et collaborations, de l’orchestre national de jazz de Frédérique Maurin où elle assume le double statut de vocaliste et de compositrice, jusqu’à ses nombreuses formations. En attendant Ville Totale, la nouvelle création en 3D sonore de son Wanderlust Orchestra au format XXL, voici The Ballad of Ophelia, un album intimiste enrichi d’un quartet à cordes et proposant onze ballades qui alternent sonorités électriques et acoustiques tout en véhiculant des réminiscences de Debussy, Stravinsky ou Björk pour récapituler le parcours intérieur d’Ophélie, l’amoureuse éperdue et suicidée d’Hamlet. Cette réappropriation libre et contemporaine du personnage de Shakespeare révèle un nouvel aspect d’une personnalité solaire, Ellinoa ouvrant cette fois une autre voie dans l’eau, l’abandon, la glace et la nuit. Et il faut le reconnaître : le noir lui sied à ravir.

Ce quartet est une surprise, on ne vous connaissait pas dans ce registre et même la manière de poser votre voix a beaucoup évolué…

Jusqu’à présent, en tant que vocaliste, j’utilisais ma voix comme un instrument. La manière de chanter était différente de celle d’un chanteur traditionnel. Chanter, l’assumer, affronter de plus grands enjeux : dans un premier temps, ce fut abrupt ! Je venais de mon big bang très jazz contemporain à grosse section rythmique, le Wanderlust Orchestra, et j’avais envie d’un petit format épuré rythmiquement. Par défi, j’envisageais un univers plus folk pop, avec une importance primordiale donnée aux textes et à la narration.

Cet opus m’a littéralement permis de trouver ma voix. Je venais de rencontrer Paul Jarret (guitares) et sa dimension artistique m’a inspiré. Avec Arthur Henn (contrebasse), on s’apporte beaucoup l’un et l’autre et c’est auprès de lui que j’expérimente les idées. Olive Perrusson, l’altiste, est un profil atypique à forte culture rock. En apportant les ébauches, les thématiques m’ont mise sur la piste d’Ophélie qui s’est imposée de façon revisitée. « Ophélia », d’ailleurs, est le seul morceau se référant explicitement à l’œuvre originale. On y pressent, malgré l’innocence du thème et du personnage, qu’il y a un petit truc qui ne tourne pas rond chez elle, tout comme dans la tête de n’importe quelle femme qui se fait dépasser par son histoire d’amour et ne sait pas quoi faire avec ça.

Je ne vois pas, dans son histoire, le drame d’une jeune fille qui se perd, mais l’histoire d’une fille qui devient lucide par une conscience accrue des choses

Quel regard portez-vous sur ce personnage imaginé par Shakespeare ?

J’ai été interpellée par les analyses du texte de base et par le thème de la folie, même si je n’ai rien retranscrit de la sorte. Ce n’est pas tant qu’elle devient folle, selon moi, mais elle devient sincère, elle se porte au plus juste de la vérité ! Je ne vois pas, dans son histoire, le drame d’une jeune fille qui se perd, mais l’histoire d’une fille qui devient lucide par une conscience accrue des choses. Lorsqu’elle cesse de lutter contre cette vérité, il y a chez elle une acceptation non résignée, une manière de se réapproprier de la puissance. C’est une vérité dérangeante. Dans la temporalité de l’enchaînement des morceaux sur l’album, j’ai voulu donner cette direction et cette dimension au personnage, qui n’est plus victime de dissociation de personnalité.

Si d’habitude vous vous mettez au service de la musique, dans ce projet n’avez-vous pas au contraire mis la musique au service d’un personnage ?

Ma quête est de réconcilier dans la musique les aspects savants et populaires. J’essaie de revenir à l’essentiel, le but final de la création étant de s’adresser à l’auditoire. Il est nécessaire de conserver un lien cohérent entre les propos que l’on tient et les moyens employés à leur service. Les outils et la technologie doivent servir la création et non nous domestiquer. Sans quoi on risque de perdre la qualité des propositions et des partages avec les mélomanes. Il existe une prise de conscience sur la qualité des modes de consommation dans de très nombreux domaines, mais dans la musique ça n’a pas encore eu lieu. Sans me sentir investie d’une quelconque mission et sans snobisme, je cherche à m’adresser aux gens avec un langage qui élève et qui engendre des émotions concrètes ancrées dans le réel.

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En ces temps de marasme économique et d’urgences sanitaires, qu’est-ce qui vous pousse à multiplier néanmoins les projets en plus de la direction de votre grand orchestre ?

L’inconscience ou le « Tant pis je le fais quand même » ! Quand je ne mets aucune barrière à mon ambition artistique, j’ai remarqué que les choses fonctionnent ou s’accomplissent presque miraculeusement. C’est surréaliste, mais il y a toujours une solution, une rencontre ! Wanderlust Orchestra représente une lourde charge d’un point de vue économique, mais c’est la meilleure décision que j’ai prise. Finalement, le projet tourne et les programmateurs sont plutôt admiratifs et empathiques. Le 8 octobre, on sortait d’une semaine de résidence qu’on a achevée par un concert de présentation de Ville Totale.

Dans la folie des grandeurs typique du Wanderlust, j’ai écrit toute la musique en incluant la notion de dimension spatiale 3D : au lieu d’avoir un son stéréo, on travaille en 7.1, sept sources de diffusion sonore ! Si les enceintes sont fixes, le logiciel, lui, recrée un espace virtuel de grande sphère dans laquelle tout est permis en matière de pilotage des instruments. Le son arrive au loin jusqu’à vrombir très proche du spectateur pour évoquer cette dystopie de ville futuriste écrasante. C’est l’avant-garde du son ! Björk que j’admire, travaille sur ce procédé en ce moment.

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Comment êtes-vous venue à la composition, et surtout à la direction d’orchestre, une activité assez peu représentée au féminin ?

Ma mère, qui est pianiste, chanteuse et chef de chœur, m’a bercée depuis l’enfance dans le flot sonore. Mais ça ne me suffisait pas et l’écriture s’est imposée comme moyen d’expression prévalant sur le chant. Très vite, il m’a fallu raconter, créer à tout prix. Je ne suis pas assez bonne pianiste, le chant m’a permis d’aller plus loin, plus vite. Sans compter que j’ai eu besoin de conquérir le côté vocal, car ce n’était pas un don de naissance, plutôt le résultat d’un environnement et d’une culture. Le Wanderlust Orchestra est un laboratoire d’écriture sans limite qui me permet de concilier l’esthétique jazz et la puissance subtile de la musique symphonique. Je l’ai créé pour y jouir de cette liberté, lui ai écrit un répertoire, et, par conséquent, j’en ai pris la direction.

Mais je n’ai pas étudié la direction d’orchestre, c’est quelque chose qui est venu empiriquement, et si c’est effectivement peu commun qu’une femme prenne la tête d’un grand ensemble, il y en a de plus en plus. Je ne me suis jamais vraiment posé la question de la légitimité, et c’est très bien ainsi. Par ailleurs, personnellement, je n’ai jamais senti de manque de respect de la part des musiciens. Mes deux modèles d’écriture pour grande formation sont l’américaine Maria Schneider et la française Carine Bonnefoy. De la même façon, mon orchestre compte beaucoup de femmes, mais c’est une situation qui est venue naturellement et ne répond à aucun manifeste politique. En tout cas, la parité fait que l’ambiance de travail dans cet ensemble est très agréable !

Comment composez-vous ?

La plupart du temps je commence au piano, accueillant ce qui surgit. Comme je peux avoir tendance à tourner en rond avec ce système, j’utilise le texte pour aller en profondeur. L’écriture m’emmène souvent ailleurs dans la musique, et inversement. Parfois, c’est l’instrument qui m’inspire, un piano qui sonne différemment de celui que je joue habituellement. Pour achever de valoriser les compositions, dans The Ballad of Ophelia, l’ordre des morceaux a été pensé stratégiquement afin de capter l’attention et laisser des traces. Suivre les plages d’écoute tel que cela est proposé est donc la meilleure manière de découvrir l’ensemble.

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Et vous êtes également une multiinstrumentiste…

Oui, mais mal ! Je n’ai jamais ambitionné d’être performante dans un instrument. Les dix années de piano, et les quelques années de basse, saxophone et guitare, me servent surtout à obtenir une vue d’ensemble de la composition et de l’orchestration. Ce sont surtout pour moi des outils de création. Je ne monterai pas sur scène autrement qu’en tant que chanteuse ou éventuellement au piano.

Que représente l’écriture pour vous ?

Dans la vie je n’arrive pas toujours à trouver les mots ni la bonne attitude. Quand j’écris des textes, c’est pour exorciser des pensées. J’y mets mes incompréhensions, ça s’apparente à une lutte. Une fois que c’est dans la musique et les textes, ça va beaucoup mieux ! Je retrouve une harmonie intérieure, c’est apaisant et nourrissant.

« I’m Bathing », « Wilting Point », « Why do I feel », sont remarquables de par la subtilité de l’intensité dramatique, notamment ce cri dans « To Madness ».

« I’m Bathing », c’est le seul morceau où Ophélie vit sa passion dans l’aspect positif du sentiment, et avant que les choses ne se compliquent. Elle baigne alors dans l’euphorie de sa petite utopie. « Wilting Point » et « Why do I feel » traduisent l’errance intérieure extériorisée par des voix récitatives et une contrebasse malmenée qui crée un côté brut. « Wilting » est un terme botanique désignant le flétrissement d’une plante trop arrosée qui finit par pourrir. Le texte parle de manque et, quitte à pourrir, on préférerait que ce soit par excès que par manque… Quant au cri de « To Madness », il résulte d’une montée en puissance. Réalisé à la voix pure, sur la dernière note pendant quelques secondes, c’est une manière pour moi de la faire « craquer ». Un coup de réverbération à ressort vient en déstructurer le côté organique.

Il y a une grande richesse harmonique en anglais, du fait des diphtongues plus longues, qui n’est pas aussi évidente en français. Le français est une langue merveilleuse et mutine en laquelle il faut plonger pour qu’elle livre son ampleur dramatique

Des arrangements aux vidéos, tout est extrêmement travaillé. Comment avez-vous réussi à obtenir un tel résultat global ?

C’est grâce à l’union sacrée de tout un entourage ! La métaphore de l’eau traverse le disque, associée aux processus mentaux et émotionnels. Dans « Dream », Paul Jarret, avec sa palette de sons, représente l’évanescence par un effet drone de guitare permettant des nappes, qu’une pédale looper rend constantes, tandis que l’alto et la contrebasse ponctuent en gouttelettes (pizzicato) ou par un travail d’archer sinueux. Steve Falcon a fait du Sound Design, enregistrant des sons de pas en forêt, d’immersion dans l’eau et d’autres bizarreries afin d’évoquer le lâcher prise, l’abandon, à un moment où l’histoire semble s’effriter sous le poids de l’angoisse.

Les paroles sont « glauques » au premier degré. Un sous-texte suicidaire évoque la fin, mais l’issue n’est pas forcément fatale, il ne faut pas en avoir une lecture trop littérale. Musicalement, c’est le morceau qui porte le plus clairement le parti-pris artistique. Grégoire Letouvet, réalisateur et arrangeur additionnel, Nicolas Charlier, ingénieur du son, ont apporté amplitude, consistance et patine sonore, notamment pour les cordes. Et puis les collaborations avec Marc Ribes, pour la pochette, et Sylvain Golvet, pour la vidéo, ont été également passionnantes. Aujourd’hui que l’œuvre musicale est généralement réduite à un minuscule carré dans un player Spotify, le travail sur l’image permet de replacer la musique dans un contexte visuel plus vaste et qui magnifie l’œuvre.

Vous réussissez à exploiter tous les aspects fondamentaux du verbe : message, énergie, encodage et impact…

C’est primordial ! S’il manque un de ces quatre aspects, la portée de l’expression sera défaillante. La diction permet d’avoir presque l’assurance de les réunir tous. Il y a une grande richesse harmonique en anglais, du fait des diphtongues plus longues, qui n’est pas aussi évidente en français. Le français est une langue merveilleuse et mutine en laquelle il faut plonger pour qu’elle livre son ampleur dramatique.

The Ballad of Ophelia d’Ellinoa
Les petits cailloux du chemin, 12€

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