Voilà vingt ans que le duo Benoît Delépine-Gustave Kervern officie dans la comédie satirique, après des débuts chez Canal + en tant que créateur de l’émission Groland où il aura démontré, déjà, son aptitude au bricolage et une certaine propension au délire. Une dizaine de films plus tard, les deux réalisateurs ont réussi à bâtir une sorte de France alternative, rigolarde et poétique mais toujours hantée par des problèmes concrets comme la paupérisation du monde « rurbain », la misère culturelle des zones pavillonnaires ou le diktat numérique. La contrepartie de cette forte productivité est peut-être une certaine rusticité formelle qui, faute de mieux, leur sert de signature en les si- tuant quelque part entre Max Pécas et Jean-Pierre Mocky.
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Super-glue et départ en trombe
Dès sa première demi-heure survoltée, En même temps corrige le tir : la force du film est sa mise en scène, laquelle sert totalement son propos. Sur un prétexte nanardesque (deux élus politiquement opposés sont collés l’un à l’autre par une super-glue expérimentale), le duo parvient à nous faire croire à cette improbable parabole en poussant au passage les deux acteurs dans leurs retranchements: Jonathan Cohen fait un parfait élu droitard vulgaire et arriviste quand Vincent Macaigne se montre tout aussi convaincant en maire écolo névrosé. Parce qu’il colle littéralement ces deux extrêmes du spectre politique l’un à l’autre, le film parvient à produire un discours assez fin sur les errements actuels du système : toujours décadrés, filmés à moitié ou cachés par des éléments de décor, les deux personnages incarnent des perspectives biaisées escamotant toute possibilité de nuance. Situé dans une province non identifiée, le film évite l’affreux parisiano-centrisme de la plupart des comédies françaises et permet aux réalisateurs de cultiver leur passion pour les zones commerciales, les échangeurs d’autoroute et les dancings surannés (cet amour de la marge, on ne l’avait pas revu depuis Bertrand Blier, voire Dino Risi, dont pourraient se réclamer sans honte nos deux compères). Pendant une heure, ça dézingue à tout va : individualisme forcené, affairisme, écologisme borné, néo-féminisme vulgaire, écriture inclusive, misère sexuelle, tout y passe, et on se dit qu’on tient peut-être là la grande comédie sociale des années 2020.
Cette France des invisibles que les réalisateurs célèbrent avec sincérité vote désormais Marine Le Pen. Ils le savent parfaitement
Pirate pas jusqu’au bout
Mais voilà : à trop encenser les ronds-points et les petites gens, le duo Delépine-Kervern rejoint une ligne politique qu’il n’ose pas suivre jusqu’au bout. Car si l’esprit Hara Kiri existait encore aujourd’hui, assurément ne soufflerait-il pas dans les voiles de cette gauche bloquée dans ses névroses après avoir pris en otage l’espace médiatique, mais plutôt sur un pavillon « anar de droite ». Cette France des invisibles que les réalisateurs célèbrent avec sincérité vote désormais Marine Le Pen. Ils le savent parfaitement. Mais quand on gravite encore dans le gotha, voilà un aspect compliqué à assumer. D’où le revirement assez brutal auquel on assiste et qui sonne comme un aveu d’échec ou un drôle de spasme bipolaire : les féministes ridiculisées au début sont soudain promues héroïnes et clôturent le film dans un « Girl Power » grotesque. Quant à nos deux anti-héros, les voilà qui se réconcilient par l’amour des arbres. Le film devient ainsi, par défaut, la parabole même de ce qu’il prétend dénoncer: comment se perpétue envers et contre tout un équilibre à la fois obligatoire et biaisé.
En même temps (1h48) de Benoît Delépine et Gustave Kervern, avec Jonathan Cohen, Vincent Macaigne, India Hair, en salles le 6 avril





