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ENQUÊTE Front national : opération Rosebub

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Publié le

6 septembre 2017

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Enquête-Front-National

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Marine Le Pen l’a reconnu lors du mini-séminaire de « refondation » du Front national qui s’est tenu fin juillet au siège du parti : ce fut une « erreur » de ne pas s’adresser, durant l’entre-deux tours de la présidentielle, aux électeurs de François Fillon. Sans rire ?

 

 Il est 14h37, ce 28 avril, quand l’ex présidente du Front national – elle s’est « mise en congé de la présidence du FN » pour mieux « rassembler » au lendemain du premier tour – diffuse une vidéo stupéfiante. Elle y lance un « appel aux Insoumis » –les électeurs de Jean-Luc Mélenchon – pour « faire barrage » au « banquier Macron » –comme il y eut le banquier Pompidou ? –, le représentant de la « finance arrogante », le candidat de l’« oligarchie » et des « technocrates européens sous influence ». Elle s’y engage : elle retirera la loi El Khomri. « Immédiatement ». Nous voilà sauvés.

Cinq jours plus tôt, un peu plus de sept millions de Français ont voté pour Mélenchon, qui n’a pas donné de consigne de vote pour le second tour. Depuis des années, Marine Le Pen n’a eu qu’une obsession : neutraliser l’électorat de gauche pour empêcher qu’il ne se mobilise contre elle au second tour de la présidentielle ainsi qu’il l’avait fait contre son père en 2002. S’il ne vote pas pour elle, qu’au moins il s’abstienne. L’ « abstention différenciée », comme on dit, peut la porter au pouvoir. Pour y faire quoi ? Chaque chose en son temps.

 

La vidéo destinée aux électeurs de François Fillon

 

Aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, l’homme qui s’était prononcé en faveur de la dissolution du Front national – mais bon, c’était du temps du Front national de papa, Marine Le Pen propose de mettre « les querelles et les divergences de côté ». Avec cet argument qui laisse pantois :« Nous aurons l’occasion après l’élection de reprendre les discussions sur les sujets de fond. » Authentique ! Le « point crucial », c’est de faire barrage à Macron. Le reste, les « sujets de fond », peuvent attendre. Attendre que l’élection présidentielle soit passée…

On croyait, avec le général De Gaulle, que l’élection du président de la République au suffrage universel direct devait permettre à ce que « la France ait le moyen de choisir elle-même ceux qui devront, tour à tour à sa tête, représenter son unité et répondre de son destin », que nenni. D’abord liquider le « banquier Macron » – comme il y eut le banquier Emmanuelli (variante) ? –, ensuite, même pas le débat mais les « discussions ». Le vulgaire et le subalterne ont décidément changé de camp.

 « Je ne sais pas parler aux gens de droite », avait avoué Marine Le Pen lors d’un précédent séminaire 

Cette vidéo diffusée, on attend celle destinée aux électeurs de François Fillon. Ils sont, eux aussi, plus de sept millions, et, eux, on est sûr qu’ils sont de droite. Non seulement ils ont résisté aux intempéries, mais ils n’ont pas eu peur de voter pour un homme qui leur a parlé de « fierté nationale », qui a dénoncé le « relativisme culturel », qui a vanté nos « racines », notre « histoire », nos « traditions », et qui a décidé, au nom de la défense de notre « civilisation », d’arrêter de dénoncer le communautarisme car « il n’y a pas de communautariste catholique qui menace la République française », pas plus qu’il n’y en a de juif ou de protestant, il n’y a qu’un seul problème et c’est celui de « la montée de l’intégrisme au sein de la communauté musulmane ».

Que Fillon soit sincère ou pas n’est pas le sujet. C’est sur cette base–et sur la foi d’un programme résolument libéral-conservateur – que 7,2 millions de Français se sont portés sur lui. Avant de se sentir trahis, d’être complètement déboussolés au soir du premier tour quand l’homme auquel ils avaient apporté leur suffrage leur a demandé de se reporter sur Macron. Elle va leur dire quoi, Marine Le Pen ? Va-t-elle leur dire que, sur le plan civilisationnel, si les mots ont pu différer, si les méthodes peuvent diverger, son but est bien le même ? Que, naturellement, son vœu le plus cher est d’assurer la survivance de la France éternelle ?

 

Quand Marine Le Pen emprunte Patrick Buisson

 

Ce 28 avril, des journalistes se tournent vers l’équipe de campagne de Marine Le Pen. On leur assure que la seconde vidéo est prête ; elle va être diffusée en temps opportun. Puis que non, elle n’est pas encore dans la boîte mais l’enregistrement est fixé. Le texte est écrit. C’est pour le début de la semaine. On attend. On redemande. « Ça vient. » On attend encore. Puis on ne redemande plus. Une « erreur » … Erreur et faute doivent être devenus synonymes. Comme handicap. « Je ne sais pas parler aux gens de droite », avait avoué Marine Le Pen lors d’un précédent séminaire.

Un jour, durant cette campagne présidentielle, Marine Le Pen a prononcé un discours qui a pu passer pour un discours de droite. C’était lors du lancement de sa campagne, à Lyon. « Le choix que nous aurons à faire dans cette élection est un choix de civilisation », avait-elle lancé d’un ton grave, empruntant à Patrick Buisson la défense du « capital immatériel » de la France, « ce capital immatériel [qui] est irremplaçable » et dont elle se voulait la protectrice ultime : « En réalité, je défends les murs porteurs de notre société. » Pour l’occasion, Marine Le Pen avait même convoqué Victor Hugo : « Nous n’avons pas encore fini d’être français ! »

Peu importe si c’est Florian Philippot ou Marine Le Pen elle-même ou l’air du temps qui est à l’origine de ce que l’on pourrait nommer l’« opération Rosebud » 

Belles envolées, applaudissements nourris, standing ovation, euphorie militante mais il restait trois mois. Plombés par ce fichu axe directeur : ne pas effrayer l’électeur de gauche. A force de mener la campagne du premier tour en pensant sans cesse au second, du « choix de civilisation » il n’est resté que la formule. Nous partîmes de Clovis et Clotilde sur fond de grotte Chauvet, mais, à force d’ajustements tactiques, il ne resta plus qu’Olympe de Gouges et les ordonnances de 1945 quand nous fûmes appelés aux urnes. Grandeur et décadence…

Le discours de Lyon fut une parenthèse à destination des militants. C’est important les militants. On veut dire : c’est important, dans une campagne présidentielle, de prononcer les mots justes pour les mobiliser. « J’y ai cru », nous confie, très amer, un membre du bureau politique qui a survécu à toutes les purges : « J’y ai cru, alors que la mutation génétique du Front national, symbolisée par la rose bleue, aurait dû me sauter aux yeux. »

 

Une rose bleue pour emblème

 

Fin 2016, Marine Le Pen a choisi une rose bleue pour emblème. « Dans le langage des fleurs, c’est rendre possible l’impossible », a-t-elle expliqué. « Certains auront une vision plus politique et verront dans la rose le symbole de la gauche et, dans la couleur bleue, celui de la droite », a-t-elle ajouté. Certes. Mais c’est surtout une variété de rose qui n’existe pas à l’état naturel. Elle est née au début du IIIe millénaire dans un laboratoire (japonais). Elle est issue… d’une manipulation génétique.

 

   Lire aussi : Les Républicains, au coeur des ténèbres

 

Peu importe si c’est Florian Philippot ou Marine Le Pen elle-même ou l’air du temps qui est à l’origine de ce que l’on pourrait nommer l’« opération Rosebud », mais c’est bien à une semblable mutation génétique du Front national que l’on a assisté au fil des années avec cette particularité que, comme dans La Lettre volée d’Edgar Allan Poe, les preuves de cette transformation étaient en évidence ,sous forme de discours et communiqués de ses dirigeant.

D’un parti de droite, synthèse ou agrégat, selon les périodes, de solides traditions historiques ayant pour point commun la volonté de défendre la civilisation française – et européenne ! – le Front national est devenu une formation improbable, et, ce qui est comble, hors sol, par l’inoculation d’un gène conçu comme une bombe à fragmentation multiple. Les électeurs votent pour ce qu’ils croient être le Front national, tant on leur dit qu’il est encore ce qu’ils croient, mais la rose est bleue, sans épine, et tournée vers la gauche.

« Quand j’ai adhéré au FN, se souvient un cadre du parti qui, comme tous, n’accepte de nous parler que sous couvert d’anonymat, il y avait un conseil scientifique qui était présidé par Jules Monnerot, une revue théorique de haute tenue, Identité, des formations doctrinales, et aussi des engueulades mémorables, mais au moins pouvait-on s’engueuler ! Aujourd’hui, il n’y a plus rien qu’un parti uniquement axé sur les élections. »

Durant le séminaire de « refondation » du Front national qui s’est tenu le 22 juillet, il a été question d’organisation du parti, de communication et de « stratégie ». Un mois plus tôt, le Front national avait annoncé, par un communiqué de son bureau politique, qu’un congrès se tiendrait début 2018 mais que « la préparation des élections municipales de 2020 débutera dès la rentrée de septembre », phrase reçue cinq sur cinq par ceux qui ambitionnent d’être tête de liste dans leur commune, et, en coulisses, la bataille fait déjà rage pour l’obtention de places éligibles pour les élections européennes de 2019.

« Nous aurons l’occasion après l’élection de reprendre les discussions sur les sujets de fond », a dit Marine Le Pen aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon. Penser à la réutiliser autant de fois qu’il le faudra : de 2019 à 2022, il y aura au moins une élection chaque année.

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