Enquête : Les Républicains, au cœur des ténèbres.

Si un cauchemar, c’est un rêve toujours recommencé, alors Les Républicains y nagent en plein. Oh, certes, ils ne sont pas les seuls, et combien de formations politiques, du Front national au Parti Socialiste, du PCD à EELV ont subi les élections présidentielles et législatives comme une affligeante déroute, non-pareille sous la Ve République. Oui, ils sont innombrables, les défaits. Mais chez les héritiers de l’Union pour une majorité populaire, la gifle reçue n’est que plus cuisante de n’avoir pas été prévue, en sus de défier toutes les lois de la logique électorale.

Quoi ? Leur tour n’était-il pas venu, après les cinq années calamiteuses du socialiste Hollande, et la benoîte loi du balancier droite-gauche ne devait-elle pas s’appliquant, les propulser à nouveau aux manettes de la République ? Ils avaient même sagement adopté le nom adéquat, et organisé des primaires comme tout le monde. Il y a un an à peine, l’horizon était dégagé, la vie belle, la destinée souriante. Il s’est ensuite passé ce que tout le monde sait.

Mais où se trouve véritablement le cauchemar, c’est qu’à peine refaits, ils en déduisent que pour la prochaine fois les jeux sont faits, et en leur faveur, encore une fois, évidemment. Ils n’ont pas su voir venir le petit Macron qui leur a mangé la laine sur le dos, mais peu leur chaut : 2022 est à eux. Il faut croire qu’ils n’ont rien appris, et que seules les ambitions personnelles les meuvent.

D’ailleurs, depuis Nicolas Sarkozy, l’envergure des candidats à la candidature n’a fait que diminuer : là, nous pouvons dénombrer pour commencer Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse, Daniel Fasquelle, Bruno Retailleau ou Florence Portelli. Ils semblent s’accorder sur le dénouement du congrès de décembre prochain qui verra sans surprise la victoire de Wauquiez à qui ne s’opposeront que les deux derniers cités, que leur très faible notoriété handicape irrémédiablement.

Les forces en présence

Mais rien n’est pour autant réglé, et dans un parti traversé de courant si contradictoires et rivaux, la présidence n’assure pas la paix. Si la ligne de Florence Portelli, à la tête d’un courant dont l’importance semble douteuse, reste particulièrement floue, la défection de Valérie Pécresse n’est à l’évidence que provisoire.

C’est seulement faute de militants et de soutien d’élus d’importance que la présidente d’Île-de France s’est mise en retrait. Elle peut toujours compter sur l’amitié de l’autre baron du nord, Xavier Bertrand – du moins tant que celui-ci ne dévoile pas ses propres ambitions. Libres ! le mouvement de Pécresse – le second qu’elle lance après la Nouvelle Droite – ne fait pas dans la dentelle, ni ne voile ses haines : « Libres ! est un mouvement d’idées pour une droite ferme et humaniste refusant la ligne Buisson. »

L’éternel Patrick Buisson, dont on ne sait plus à quoi ressemble la ligne à force d’autre convoquée, sinon à un épouvantail à moineaux. Reste que ni Pécresse ni Bertrand ne feront de cadeau à Laurent Wauquiez, même et surtout après son élection programmée de décembre. Si l’on a évoqué un moment leur départ des Républicains, les deux présidents de région souhaitent manifestement demeurer dans le parti–les haines cuisent et recuisent mieux dans la promiscuité de la même cocotte.

Car le rassemblement, c’est pour maintenant : mais le rassemblement des inimitiés, des contradictions, des coups de poignard dans le dos, des petites manœuvres. Alors que le groupe LR à l’Assemblée est bien clairsemé – les « Constructifs» ayant fait allégeance au gouvernement de leur ancien camarade Edouard Philippe, les autres ayant généralement voté la confiance ou s’étant courageusement abstenus – et que le Sénat de droite se prépare, lui, à être décimé en septembre, dans l’attente des municipales de 2020 seuls surnagent en sus des patrons de région les courants réellement structurés, comme le Conseil national de la société civile, Force républicaine ou Sens Commun. Mais triompher sur un champ de ruine, vraiment ?

Des divisions artificielles

Comme il arrive fréquemment à droite, les oppositions idéologiques ne recouvrent pas les divisions claniques. Ainsi, les post-fillonistes eux-mêmes, que leurs récents succès devraient appeler à certaine modestie, sont-ils coupés en deux. D’un côté le « Conseil national de la société civile », élaboré par l’entrepreneur Pierre Danon durant la campagne présidentielle, avec brio, et qui revendique 22 000 membres – de quoi peser dans cette Bérézina – a quadrillé méthodiquement le territoire, et s’est organisé en groupes thématiques.

Ses membres, issus de la société civile comme leur nom l’indique, ont vécu la campagne comme un double drame : en sus de la noyade de leur dauphin, ils ont découvert tous les défauts d’une machine partisane, coups bas des fédérations, députés traîtres, députés paresseux, magouilleurs de tout acabit.

Déniaisés, ces vrais militants n’ont pour autant pas l’intention de lâcher la politique, et se vantent d’avoir été le soutien indispensable à la poursuite de la campagne de Fillon. Pas sûr que ce fait d’armes permette de briller en société de nos jours cependant. De plus, le leader charismatique quoique discret Danon, s’en va déclarant que tout n’est pas à jeter chez Macron : on a connu plus stimulant comme testament politique. Et laisse comme héritier le controversé Rafik Smati, fondateur d’Objectif France, qui souhaite fusionner les deux structures, tout en prêtant allégeance au dauphin de Fillon, Bruno Retailleau.

Un Retailleau en mauvaise posture pour le moment, car s’il a fait main basse sur le trésor de guerre de Force Républicaine, sa place au Sénat est contestée, notamment par le sarkozyste Roger Karoutchi. De surcroît, Retailleau, un moment choisi comme héraut par la base catholique militante, a exclu sous l’influence de Danon tout accord avec Sens commun, terrifié qu’il est à l’idée de replonger dans les « problèmes sociétaux. »

Cette frange-ci des Républicains, qui est maintenant par la force des choses, et la migration de nombreux cadres vers l’UDI, En marche ! et autres Constructifs, placée à l’aile gauche du parti, a beau se prétendre libérale-conservatrice, elle va nécessairement garder le seul premier terme, fondant principalement sa politique sur des ajustements budgétaires et la « libération du travail ».

D’autre part, chez les ex-fillonistes, Sens Commun a fait une fois encore le choix de ne pas choisir. Une habitude qui, quoi qu’on dise, a plutôt profité jusque-là au mouvement issu de la Manif Pour Tous, revendiquant 10 000 adhérents, et qui ambitionne de peser sur la refonte des Républicains. Si Christophe Billan, son président, ne cache pas sa préférence humaine pour Bruno Retailleau, les rebuffades de l’entourage de celui-ci n’incitent guère à se jeter dans ses bras. Sens Commun espère, plus profondément, « montrer ses muscles » à partir d’octobre, notamment lors de son université qui devrait attirer du monde. Les cadres de Sens commun demeurent les seuls dans le parti à porter une ligne idéologique claire et réfléchie. Mais les élus de terrain manquent encore au mouvement, et son aspiration à défendre « la France périphérique », pour méritoire qu’elle soit, risque d’être freinée par son absence sur le terrain. Même si elle se retrousse les manches, la bourgeoisie de l’ouest a encore quelques années devant elle avant de toucher le « peuple ».

Le vainqueur d’étape, c’est donc lui, Laurent Wauquiez, cet obscur objet du désir. Le jeune homme surdoué devenu vieux comme tout le monde sous Emmanuel Macron. Le sarkozyste à la mine trop gentille, qu’ils sont nombreux dans le parti à haïr, lui reprochant qui ses trahisons, qui sa droitisation, bref son opportunisme. Mais le fait est qu’il a dû enfin trancher : sa ligne sera conservatrice, identitaire, sécuritaire. Les antiques sarkozystes du sud, frères ennemis comme Ciotti, Estrosi ou Mariani, se rallieront-ils à son panache rhodanien ? Et les ex-juppéistes comme on en voit à Paris, qui n’ont pas rallié Macron, mais méprisent plus Fillon qu’ils ne haïssent Sarkozy, qui choisiront-ils ?

Le choix est cornélien aux Républicains, on le voit, où selon la vieille tradition gaulliste, les idées politiques fluctuent quand les allégeances demeurent. Habitué au culte du chef, le parti ne tiendra qu’en cas de domination incontestée de Laurent Wauquiez. Mais le nouvel entourage de celui-ci, où l’on trouve, dit-on, Michèle Tribalat, Thibaut de Montbrial et même François-Xavier Bellamy, le si prudent réactionnaire de Versailles, n’aura certainement pas l’heur de plaire à ses ennemis. Qu’il ait ajouté qu’il n’avait nulle intention de discuter avec Marion Le Pen ou ses affidés ajoute à sa solitude.

Toujours plus haut sur le fleuve des haines, toujours plus loin dans la sombre jungle des origines, les Républicains avancent vers le cœur des ténèbres. Y trouveront-ils la lumière ?

Journaliste

gabriel@lincorrect.org

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