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Grand reportage : Nuit couleur jazz

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Publié le

12 juin 2026

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Il paraît que les nuits parisiennes sont de retour. Il paraît même que la Gen Z commence à sortir le nez de ses piaules connectées pour humer à nouveau l’air vicié des clubs de la Petite Ceinture et d’ailleurs. Il paraît même, sublime anachronisme, qu’on y écoute du jazz. N’écoutant que notre courage, nous sommes allés vérifier ça.
© Benjamin de Diesbach

Vous vous souvenez ? C’était en plein pendant la crise sanitaire. Le printemps bâillait aux fenêtres de toutes ses spores et de toutes ses roses trémières, et les covidés embusqués dans leurs deux-pièces se massaient sur leurs balcons pour applaudir à tout rompre… Le préfet de la Haute-Marne, un certain Pierre Pouëssel déclarait : « La bamboche, maintenant, c’est terminé », suscitant sur la toile tous les ricanements et tous les détournements dans lesquels excellent les petites mains de Twitter. Mine de rien, avec sa grosse tête épatée de vendeur de police d’assurance et ses grosses mains manucurées, le préfet Machin a tout de même mis le doigt sur quelque chose : la fin du festivisme, ce festivisme cher à Philippe Muray, et dont l’atrabilaire chroniqueur des années Mitterrand aura longuement tracé le modus operandi. Festivisme qui aura culminé en 1989 avec la célébration mortuaire de la décapitation des Rois, transformé en défilés de grognasses pomponnées sous infusion de strass jeanpaulgoudiens, et qui se sera lentement étiolé, cerné par le rétrécissement de l’arène psychosociale en vidéodrome pour retardés légers…

© Benjamin de Diesbach

Mais ce n’était que le début. Les tueries du Bataclan avaient déjà bien refroidi l’ambiance et voilà qu’avec le COVID, les gnafrons de la Macronie mettent Paris sous cloche. De quoi renvoyer le grotesque Hemingway à ses peaux de bison : la Ville-Lumière, après 2020, n’est plus depuis longtemps la ville de la Fête. Les Hydropathes se sont noyés dans une flaque d’eau, Nerval s’est pendu par une froide nuit d’hiver – lui qui déjà trouvait la nuit parisienne triste et « désarmée de ses charmes anciens », les surréalistes ont déserté la Coupole à force de se découvrir des poignards entre les dents, Maurice Sachs en 1919 regrette les « robes entravées » des femmes… et dans les eighties moyennement swinging, ce fut au tour du Palace, de Castel d’être tués par la cocaïne (« la fête ne sera plus jamais la même », grognait Jean-Pierre Dionnet en constatant amèrement comment grossissaient les queues de renifleurs impénitents devant les toilettes au moment où les pistes de danse se vidaient).

Pont de Flandres, 21h19

Alors que reste-t-il aujourd’hui aux nouvelles générations pour se sentir exister, loin du funambulisme existentiel orchestré par les algorithmes, loin des pistes aux étoiles cernées par les instances domotiques et loin de ce cauchemar climatisé par Netflix qui a transformé le théâtre des opérations en cosmos en conserve ? Il leur reste… le jazz. Aussi bizarre que ça puisse paraître. Nous sommes bien en mai 2026, six ans après l’Avènement du Glitch Global (ne riez pas : certains parmi les plus éminents complotistes pensent que le monde a été remplacé par une simulation suite à une expérience ratée du CERN). Mais passons : direction La Gare Le Gore, drôle de blaze. On y est allé porté par les rumeurs, par les papiers du Bonbon et de quelques autres follicules gratuits rédigés par des IA toxicomanes. La nuit parisienne serait de retour, il paraît. Berlin n’a qu’à bien se tenir, il paraît.

Déjà, souvenez-vous, il y a quelques années, le Péripate avait défrayé la chronique avec ses soirées gigantesques, semi-clandestines, organisées sous les échangeurs du périph… Interdite par décret, asphyxiée par le COVID, on dit que la fameuse soirée s’est dupliquée ailleurs et qu’elle dure parfois trois jours plein… C’est le grand retour de la fête à Paris, à condition de savoir où aller : fuyez les quartiers gentrifiés, Montreuil n’est plus qu’un Brooklyn à la petite semaine, peuplé de familles de graphistes et de néo-cols blancs en passe d’être guillotinés par Chat GPT. Bientôt ils devront troquer leur fatbike et leurs sacs en toile remplis d’asperges bio contre des trolleybus et des tickets de rationnement, mais ils ne le savent pas encore.

© Benjamin de Diesbach

Non, pour s’enjailler, il faut aller aux confins du 19e, avenue Corentin Cariou, territoire des taxiphones et de ces braseros autour desquels s’entassent les « gueush », comme ils s’appellent eux-mêmes, c’est-à-dire les schlags, c’est-à-dire les crackés. Ils sont pas si méchants que ça, les crackés, sauf quand ils viennent de tirer sur leur caillou, alors là ça dure au moins deux ou trois minutes où leurs pupilles s’élargissent comme de grands lacs de pétrole prêts à s’incendier spontanément, leurs lèvres se retroussent façon berger malinois, et ils lèvent les yeux vers le ciel comme s’ils voulaient lui sauter à la gorge – un ciel aussi édenté que leurs gueules, un ciel comme une gigantesque montre molle qui bave sur les réverbères. On dit que le crack rend mystique, à certaines doses. Vu les trémulations bandulatoires qui agitent leurs corps noueux, j’en doute, mais après tout, les voies du Divin sont aussi impénétrables que celles des corps caverneux. La barrière du crack, c’est la première épreuve de ce riant quartier, si décomposé qu’il semble conçu en pixel art, comme si rien ne faisait tenir ensemble ses moellons et ses graffitis, comme si ce nouvel Urbs n’était jamais qu’une poche de virtualité supplémentaire où la ville, simple marigot, devient difforme, tubéreuse, capable des plus fastueuses entropies… mais passons.

Déjà, Malaparte, flânant en 47 dans ces rues aux noms oulipiens (la rue « Barbanègre » !), comparait leurs échoppes à des « lazarets de choléreux » et constatait, sous ses enseignes lépreuses, l’avènement d’une nouvelle race française, européenne, celle de l’après-guerre, une « race marxiste » qui évolue dans un « désespoir tranquille », une « race plus cynique, plus froide, plus méfiante », débarrassée de sa continence bourgeoise. Je la retrouve ici presque intacte, cette nouvelle race : après-guerre ou post-pandémique, c’est pareil. Elle se retrouve au fond d’un terrain vague. Là, il reste un édifice, planqué à l’ombre du métro aérien, vestige presque surréaliste d’une époque révolue : c’est une gare désaffectée, savamment éclairée par des spots rouges et bleus qui la font voir de loin, vestige fardé, dent déchaussée qui rappelle les hôtels borgnes de Léo Malet – même si Léo Malet n’a probablement jamais foutu les pieds ici. Devant l’ancienne gare du Pont de Flandres, les gosses se tassent sur des tables de camping, sur la moindre marche et sur le moindre caillou, à boire des IPA coupées à la MD. Un crépuscule incendiaire fait semblant de bouter le feu au paysage, on se croirait dans une case d’Enki Bilal.

Comme en 40

Il est 21h30 et l’ambiance est déjà électrique : La Gare Le Gore donne des concerts gratuits tous les soirs que Dieu fait, et tous les soirs une jeunesse cosmopolite s’y déhanche. L’ambiance est tellement déglingue qu’on se croirait en temps de guerre – genre c’est l’occupation, Paris sous les bombes, la jeunesse collabo qui flirte avec les conscrits d’avant-hier. Et c’est sans doute le cas, puisque maintenant la Guerre est invisible ; elle se fomente dans le Métavers, elle s’encode à la vitesse des photons dans les modèles hyper scalables et les forêts de serveurs que les rois du pétrole enfouissent sous leurs étables à dromadaires. Loin de ces tractations bornées et des monarques à tête d’ampoule, la jeunesse ici fait finalement ce qu’elle a toujours fait : danser sur une piste de danse, se reluquer sans se voir, se poinçonner le foie au gin tonic.

© Benjamin de Diesbach

Sauf qu’ici, avec ce groupe de jazz électrifié et ses bips et ses bops qui vont vibrer le sol, on se croirait presque revenu à l’époque de Boris Vian. Drôle de palimpseste vivant que cette salle de concert, entre dépravation soignée, sophistication sauvage et cette inconséquence terrible de la jeune femme, de la Parisienne délurée, toujours la même : vingtenaire inconsciente des pâles fulgurances que laissent entrevoir les carrés d’étoffe artistiquement répartis. « On est venues là pour le son », confirme Claudie. Elle ne doit pas avoir plus de 19 ou 20 ans, elle est affublée d’une comparse qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau (« Non, nous ne sommes pas sœurs ») et son look oscille entre la lolita goth des années 90 et la jeune fille au pair anglaise : c’est-à-dire ras du cou orné de perles noires, jambes nues, genoux rougis par le froid et chaussures à talons de type babies lacées en dessous des chevilles. « Je n’avais jamais écouté de jazz avant, pour moi c’était un truc de vieux, même mes grands-parents n’en écoutent pas… Franchement, j’ai été choquée. L’ambiance est dingue. Tout le monde vient ici, maintenant. » Les deux sœurs jumelles – ni sœurs ni jumelles, donc – s’éloignent en pouffant parce qu’une meute de veaux probablement américains (mâchoires carrées, regards de yacks élevés aux OGM, dégaines passives-agressives de YouTubeurs à la Clavicular) les a pris en chasse.

Pas évident de parler ici : déjà parce que le son est absurdement fort (c’est pas le genre de la maison d’avoir des détecteurs de décibels), ensuite parce que tous ces millenials aux pupilles maximator me regardent avec méfiance. Sur scène, les musiciens se succèdent. Pas évident de savoir quelle musique ils pratiquent, pas évident de placarder un genre ou un style sur ce déluge flamboyant, sur ces arpeggiatos qui déferlent comme des cosaques piétinant l’Occident. Une femme minuscule s’escrime derrière une contrebasse qui fait trois fois sa taille, un guitariste massacre en rythme ses loopers et ses pédales d’effets, un saxophoniste s’époumone dans son instrument comme si c’était son dernier soir avant la chimio, plus stroboscopé que Bill Pullmann dans Lost Highway, et une chanteuse filiforme, yeux clos, psalmodie un truc syncopé sans qu’on sache vraiment si elle joue avec eux ou contre eux.

© Benjamin de Diesbach

J’ai vu quelques concerts, fréquenté quelques lieux interlopes, mais j’avoue qu’il se passe quelque chose ici, un truc assez inédit, à commencer par cette musique qui échappe à peu près à tous les clichés : profuse, technique, avant-gardiste mais pas trop, et surtout diablement dansante. À tous ceux qui pensent que les gosses n’écoutent que de l’afro-trap décérébré genre Nakamura et consorts, La Gare Le Gore donne une bonne leçon de choses.

Le futur a de beaux restes

Une autre fille, plus âgée (c’est-à-dire 25 ans tout au plus) me le confirme. Elle s’appelle Elsa, elle fait cinq centimètres de plus que moi, sorte de longue créature bouclée à la détente hydraulique. Elle porte un blazer émeraude, des collants léopard avec imprimés fluorescents (Blade Runner rencontre Benny B.) et de gigantesques créoles pendues à ses lobes qui flashent et cliquettent comme des fractales de lumière liquide. C’est la seule qui semble s’y connaître un tant soit peu en musique et qui n’est pas venue là seulement pour la hype : « Il y a toute une nouvelle scène, me confirme-t-elle, une nouvelle scène jazz, fusion, avec des machines, mais aussi des guitares électriques… c’est comme une réaction naturelle face à l’IA, tout le monde en a marre des musiques synthétiques, des morceaux de 20 secondes conçus pour alimenter TikTok… »

© Benjamin de Diesbach

C’est sûr qu’on est loin du format réseau social, puisque ça fait au moins 15 minutes que le groupe semble jouer le même morceau, perdu dans les méandres d’une improvisation létale, pleine de chausse-trappes et d’harmonies en contrepoint, un truc qu’on n’avait pas entendu depuis Charles Mingus ou Peter Brötzmann. De quoi redonner de l’espoir, et rabattre leur caquet à tous ces mauvais coucheurs qui prophétisent la fin de la musique, de l’art, de la création… et si l’Intelligence artificielle, justement, loin de porter le coup fatal à l’humanité, allait réveiller chez elle un instinct de survie sauvage, débridé, un élan vital ? La Gare Le Gore, d’ailleurs, a quelque chose de post-apo, comme si l’endroit tout entier nous parlait depuis le futur, un futur dans lequel la jeunesse piétinerait en chœur les cendres encore fumantes de Skynet, un futur où les tables en zinc remplacent les open-spaces et où toutes les filles ont l’air de danser sur coussin d’air, loin des pesanteurs du monde robotisé.

Pure morning

On va être honnête : tout n’est pas mystérieusement magique dans cette fréquentation internationale et dans cet orphéon de jeunes devotchkas fraîchement vêtues, aux lèvres glossées de pourpre et aux robes si courtes qu’on dirait des chemisiers (sans parler du festival de talons, d’agrippines, d’escarpins plus ou moins Jimmy Choo qui lacèrent et griffent le sol élastique). La drogue est partout, on la sent, elle est presque visible dans l’air, en nuages de poudre rose, puisqu’ici tout le monde tourne à la « 3M », ce truc de synthèse qui a noyé les milieux homosexuels avant de déferler sur la nuit parisienne : elle transforme les pupilles en puits sans fond, elle drosse les regards comme une marée noire, elle câble les mâchoires et les tempes.

Pendant une heure, un jeune trublion au look d’étudiant en commerce, lunettes à la Harry Potter et chemise boutonnée presque jusqu’en haut, vient nous voir régulièrement, transpirant, pour nous demander nos prénoms et pour savoir si nous « avons quelque chose ». Au bout de la cinquième fois, je décide de changer de prénom : il ne bronche évidemment pas, je soupçonne qu’il doit tourner en boucle. Le petit poisson rouge se cogne au grand bocal de la nuit. Pas si grave : il paraît qu’il faut que jeunesse se passe. Et ici, la jeunesse se passe, elle se déploie, elle festoie sur les décombres de la Vieille Europe, toujours insouciante, belle et hors-sol. On s’enfuit au petit matin, si possible avant que les oiseaux chantent – ça tombe bien, ici sur l’avenue des crackés, les seuls oiseaux qu’on trouve sont les sifflets de la maréchaussée.

© Benjamin de Diesbach

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