À deux heures du palais Bourbon, la Seine- Maritime frissonne sous la neige. Du Havre à Fécamp en passant par Angerville-la-Martel, un patelin perdu au bout des champs de lin, la mort rôde. Après l’annonce par Emmanuel Macron du déploiement d’un plan décennal sur les soins palliatifs, on reparle de l’affaire Méheut-Ferron, ce respectable médecin de campagne qui aurait endormi sept patients en fin de vie avec la complicité de son épouse anesthésiste.
Depuis cinq ans, lui et sa femme sont soupçonnés d’empoisonnement, d’abus de faiblesse et d’homicides par un procureur zélé et mis en examen. Rien que ça ! Pas sûr qu’un jeune médecin ait envie d’accompagner les mourants s’il sait qu’il risque de finir derrière les barreaux pour assassinat !
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D’abord interdit de pratiquer puis sauvé par le Covid, un tueur de vieux bien plus redoutable, cet hypothétique serial killer sexagénaire a repris ses tournées et l’accompagnement en fin de vie de ses patients dans cette région perdue de la Normandie qu’il écume depuis 30 ans, six jours sur sept dès potron-minet et jusqu’à pas d’heure après ses consultations en cabinet. Sans jamais un reproche du Conseil de l’Ordre qu’on sait tatillon avec les dissidents. « Je n’ai pas attendu la loi sur la fin de vie pour la prendre en charge », maugrée le Dr Méheut-Ferron qui nous accueille à la Maison du croisement où il a fait construire trois salles ultramodernes de médecine de ville. Comme si 48 heures de garde à vue après une pittoresque perquisition à son domicile à 6 heures du mat’ façon dealer n’avait pas suffi, le ministre public a exigé l’exhumation des sept cadavres endormis par le suspect, sur la foi d’un emballage de sédatif découvert par une aide-soignante au chevet d’une mamie de 93 ans. Le temps pour l’association locale d’aide au maintien à domicile de faire un signalement au parquet du Havre et l’affaire éclate.
Médecin, assassin
« Ils sont arrivés en force à mon domicile, se souvient le médecin. Parmi eux, un informaticien, une pharmacienne et un expert ès meurtres chimiques… » Mandat de perquisition d’inventaire en main, les fins limiers de la section de recherches et de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) fouillent la maison et sa sacoche à la recherche des doses de Midazolam, un anxiolytique et sédatif bien connu en gériatrie, incriminé dans la mort de ses patients. Médecin et assassin ? Après une brève interdiction de pratiquer, notre généraliste peut reprendre du service avec le soutien de sa patientèle, de ses confrères mobilisés à l’initiative des syndicats professionnels et surtout des familles des disparus, qui ont unanimement défendu leur médecin. « Je les soigne toujours » s’amuse Jean Méheut-Ferron.
Mandat de perquisition d’inventaire en main, les fins limiers de la section de recherches et de l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) fouillent la maison et sa sacoche à la recherche des doses de Midazolam, un anxiolytique et sédatif bien connu en gériatrie, incriminé dans la mort de ses patients.
« Nous avons été scandalisés par cette affaire », tempête le Dr Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la Fédération de médecins de France (FMF) toujours aussi remonté cinq ans après l’ouverture de l’enquête. « J’ai été choqué qu’un procureur fasse déterrer des cadavres de patients. » Son confrère n’hésite pas à prendre sa défense en disant tout haut ce que de nombreux médecins font sous le manteau : « Moi aussi, j’ai aidé des patients à mourir ! » « Récemment, j’ai accompagné un patient à domicile souffrant d’un cancer métastastique de la prostate, avec deux infirmiers remarquables et une famille très présente. Le patient avait un lit médicalisé, un porte malade pour prendre son bain sans souffrir. On avait de la morphine et des sédatifs. Il est parti tranquillement… »
Le Dr Méheut-Ferron n’est pas en reste : « J’ai accompagné près de 150 patients en fin de vie. Et n’ai jamais utilisé le Midazolam à dose létale. Ses effets étaient toujours réversibles. » Le tort de cette molécule longtemps interdite en médecine de ville ? C’est une drogue de violeur. « Pour la plupart de mes patients, elle n’avait pas vocation à calmer leurs douleurs physiques, qui restent assez rares contrairement à ce qu’on dit, mais d’agir sur l’état de confusion, mélange de tristesse et d’anxiété avec une perte de repères, et leur permettre de dormir… » Une drogue puissante qui apaise les malades et les aide à adoucir les difficultés de la fin de vie : « Grâce à elle, je n’ai eu que très peu de demandes d’euthanasie. » À domicile, on ne parle pas de « pousser la seringue » comme on le voit dans les hôpitaux généraux, qui sont amenés à pratiquer des sédations profondes et continues. « Les services hospitaliers ne sont pas faits pour tenir la main des gens qui vont mourir ni accueillir leurs familles. L’hôpital est un lieu de survie, pas de vie… » Mais cette pratique des sédations profondes et continues maintenue jusqu’au décès reste marginale en service de soins palliatifs : « La cheffe de service de l’hôpital du Havre évoque deux ou trois cas de sédations profondes et continues par an. »
Drogues dures et mort douce
Il n’est pas si lointain le temps où le laudanum, le chloroforme et l’éther étaient la panacée pour soulager les blessés de guerre. Quand ce n’était pas une rasade d’eau- de-vie. En Crimée comme à Verdun. À Diên Biên Phu, le transport des fantassins déchirés par la mitraille fut rendu plus supportable avec une sédation mise au point par le Dr Henri Laborit, inventeur des neuroleptiques. Dans les années 50, l’administration de son « cocktail lytique », capable d’emporter un patient agonisant après l’avoir soulagé, était devenue la norme pour aider le mourant à partir… à son insu. Alors que la kétamine fait son apparition sur les champs de bataille, il faudra attendre la révolution des soins palliatifs au St Christopher’s Hospice de Londres fondé dans les années 1970 par l’infirmière anglaise Cicely Sauders, dans le droit fil des registres hospitaliers du XVIIe siècle, pour la prise en charge de la « douleur totale », c’est-à-dire morale, physique, sociale, psychologique voire spirituelle.
En France, la loi Leonetti de 2005 consacre le principe du refus de l’obstination déraisonnable ; l’écoute active et le respect des volontés du patient sont désormais sacrés. Au moins officiellement. De nombreux cas de chimiothérapies lourdes sont documentés dans les services d’oncologie des grands hôpitaux sur des patients metastasés sans espoir de rémission.
Il n’est pas si lointain le temps où le laudanum, le chloroforme et l’éther étaient la panacée pour soulager les blessés de guerre. Quand ce n’était pas une rasade d’eau- de-vie.
Décision collégiale depuis la loi Claeys-Leonetti de 2016, qui renforce le droit d’accès aux soins palliatifs. Mais alors si la fin de vie est réglementée, pourquoi vouloir la modifier ? « Le projet de loi sur la fin de vie concerne surtout des patients qui ne sont pas en réanimation » constate le Dr Dominique Perrotin, ancien chef de service de réanimation et doyen honoraire de la faculté de médecine de Tours. Si toutes les fins de vie se passaient en réanimation, la loi actuelle serait suffisante. « Mais on parle là de personnes hospitalisées dans d’autres services, notamment en cancérologie, dans les EPHAD ou à domicile… Ce n’est pas une urgence du point de vue de la santé publique », reconnait le médecin. « Mais c’est de l’ordre du symbole comme l’était la peine de mort. Elle concerne peu de personnes mais symboliquement elle est forte. »
« Ce n’est pas aux parlementaires de légiférer sur la fin de vie mais au peuple à prendre la parole par référendum », tranche la Dre Sophie Bauer, chirurgienne thoracique et cardiovasculaire, présidente du Syndicat des médecins libéraux (SML) qui reconnait avoir promis à son père de l’emmener en Belgique en cas de besoin. « Les mœurs ont changé. Dans les années 80, on administrait à des patients en phase terminale des “cocktails” qui nous enverraient aujourd’hui en prison ! » Une « zone grise » subsiste, qui fait peser une lourde responsabilité morale et pénale aux médecins de famille, souvent confrontés seuls à la fin de vie à domicile. « Quoi qu’il en soit, je recommande à vos lecteurs de donner leurs “directives anticipées” qui dirigeront les soignants en cas par exemple de mort cérébrale, pour leur fin de vie… »
Soins palliatifs, la seule solution ?
Alors que les débats font rage dans la communauté médicale sur « l’aide médicale active à mourir », nous avons consulté le docteur Jean-Marie Gomas, gériatre, enseignant et formateur de médecins généralistes en soins palliatifs en France, où le lobby de l’euthanasie menace les partisans du respect de la vie naturelle, au nom du droit de choisir sa mort, fût-ce par le suicide assisté. Il énonce d’entrée une évidence qui masque un épineux paradoxe : « L’accompagnement et le soin palliatif sont constitutifs de la vie de chaque être humain, parce que nous sommes tous mortels ». Même si la société refuse cette finitude de toutes ses forces à cause de l’angoisse de mort : « La seule manière de vivre, affirme-t-il, c’est de vieillir, et donc de mourir un jour. » C’est beau comme du Brel qui chevrotte en écho : « Mourir, cela n’est rien. Mourir, la belle affaire ! Mais vieillir, oh, vieillir ». « Cette finitude fonde précisément le soin palliatif, poursuit-il. Il s’agit d’accepter qu’un jour, l’autre arrive à la fin de sa vie. Et se dire : ce n’est pas de ma faute et je dois faire en sorte qu’il vive du mieux possible jusqu’au bout… » En ce sens, les soins palliatifs constituent ce que Pierre Moulin, enseignant chercheur à l’Inserm, appelle un « paradigme global » de prise en charge de la mort et du deuil, sur des fondements humanistes et chrétiens.
Même si la société refuse cette finitude de toutes ses forces à cause de l’angoisse de mort : « La seule manière de vivre, affirme-t-il, c’est de vieillir, et donc de mourir un jour. »
Encore faudrait-il que ces équipes mobiles de soins palliatifs (EMSP) qui travaillent en interactivité multidisciplinaire avec le médecin généraliste pour une prise en charge du patient en fin de vie, soient en nombre suffisant. Mais vingt et un départements en sont toujours privés. Quand les services d’urgence sont débordés et les équipes mobiles sont en sous-effectif dans les déserts médicaux, les mourants sont abandonnés à leur sort, au bon vouloir du médecin de famille, pas toujours formé aux soins palliatifs et au traitement de la douleur… Si les malades échouent en EPHAD, leur situation peut tourner au calvaire : « J’ai travaillé trois ans en maison de retraite médicalisée en région Occitanie, témoigne un infirmier passé en libéral. Le médecin coordinateur n’avait pas été remplacé. Les équipes de l’hospitalisation à domicile étaient si débordées qu’elles ne venaient plus quand on les appelait et l’équipe mobile de soins palliatifs (EMSP) ne passait pas parce qu’elle est trop loin de l’établissement. Nos vieux restaient seuls et sans médecin. Nous étions les derniers à leur tendre la main et à les accompagner. Une situation inacceptable ! J’ai fini par partir… » Tout aussi malaisant, le témoignage d’un médecin urgentiste, injuriée dans son service par un parent ! Elle avait réceptionné une femme très âgée en fin de vie et se plaignait d’injonctions très pressantes de sa fille qui lui ordonnait au bout du fil de la « maintenir en vie » le temps de faire la route… avec son notaire ! À son arrivée, il était trop tard pour signer la donation de leur maison de famille.
Les jeux sont faits ?
Reste les questions, moins consensuelles, du suicide assisté et de l’euthanasie. « L’euthanasie, c’est un tiers qui vous tue ! Cela n’a rien à voir avec la finitude naturelle de l’être humain » martèle le Dr Gomas, qui fut membre de la commission parlementaire sur la loi Leonetti et consulté comme expert par les tribunaux. « On ne va pas se cacher derrière l’expression euphémisante et trompeuse de notre ministre de la Santé qui parle d’“aide à mourir”. L’euthanasie est immédiate : une piqûre pour vous endormir, on vous injecte un curare et vous mourez en quelques minutes. Nous avons travaillé avec des experts en Suisse, où l’euthanasie est dépénalisée. Ils sont formels : aucun malade n’est suffisamment altéré pour ne pas se suicider quand il l’a décidé. S’il est dément, alors ce n’est plus un suicide, c’est une euthanasie. »
Elle avait réceptionné une femme très âgée en fin de vie et se plaignait d’injonctions très pressantes de sa fille qui lui ordonnait au bout du fil de la « maintenir en vie » le temps de faire la route… avec son notaire ! À son arrivée, il était trop tard pour signer la donation de leur maison de famille.
Qui plus est, une fois votée, la loi est régulièrement contournée, comme en Belgique où la commission de contrôle a été condamnée pour partialité… Ne dit-on pas qu’aux Pays-Bas, très en avance, si l’on peut dire, sur la question de l’aide à mourir désormais abandonnée au marché, à tout âge et quasiment sans restrictions, un protocole est spécifiquement prévu pour les malades psychotiques ? « Devant les difficultés à euthanasier un dément récalcitrant, les Hollandais ont effectivement prévu de ui administrer un sédatif dans un “coffee euthanasie” destiné à le calmer et l’empêcher de se débattre… »
Au cours de cette enquête, nous avons interrogé des soignants expatriés à Montréal. Leur diagnostic de la fin de vie est glaçant. « On attend ici aussi une loi au printemps sur l’euthanasie ; un débat surréaliste s’est ouvert autour du droit d’attacher un malade agité avant de l’euthanasier… On marche sur la tête ! » Eugénisme, utilitarisme, marchandisation de la mort, rien ne va plus ! Les jeux seraient-ils déjà faits ? Le Dr Gomas le craint.
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Il évoque les travaux hollandais et belges sur l’insupportabilité de ceux « qui ne servent plus à rien ». Et pointe les dérives mercantiles des acteurs de la santé au Canada, qui ont déjà publié des travaux sur les économies réalisées avec les euthanasies. Un signal fort pour la France où le texte de loi provisoire stipule déjà que l’aide à mourir serait inscrite dans l’art. L 110-5 du Code de la Santé qui mentionne un « droit d’avoir une fin de vie digne et accompagnée du meilleur apaisement possible de la souffrance » par la main des professionnels de santé. « Voilà ce qui arrive quand la transgression est légale, prévient l’expert des soins palliatifs. Nous avons des preuves scientifiques : aucun pays au monde n’a réussi à contrôler l’euthanasie une fois qu’elle est dépénalisée. Aucun ! » Signe des temps, l’article 20 du projet stipule que le suicide sera remboursable par la Sécurité sociale et que l’euthanasie ne sera pas criminalisée quand elle sera prescrite.
« Je ne provoquerai jamais la mort délibérément » promettait au siècle de Périclès le prince des médecins, héritier du souffle de vie d’Asclépios et père de la déontologie médicale moderne. L’eugénisme néo-libéral enterrera-t-il le serment pionnier d’Hippocrate ?





