« Les peuples méditerranéens commencèrent à sortir de la barbarie,affirmait le grand historien Thucydide, quand ils apprirent à cultiver l’olivier et le vin. » Ce sont en effet les Grecs qui apprirent aux Gaulois la vinification. En 600 avant Jésus-Christ, des citoyens de Phocée (région de l’Ionie, aujourd’hui la Turquie) débarquèrent en Provence à 40 km de l’actuelle Marseille. En ces temps antiques, les Grecs fuyaient l’avancée des Perses en Ionie et créèrent de nombreuses cités sur le littoral : Nikaia (Nice), Antipolis (Antibes), Olbia (Hyères).
La ville de Massalia (Marseille) devint un centre culturel et commercial. Les Grecs apportèrent leurs dieux (Artemis et Apollon) et enseignèrent l’alphabet aux Gaulois. Massalia était une puissante cité indépendante, équipée de remparts et de machines de guerre. Elle battait sa propre monnaie et construisit un grand port d’où ses navires partaient faire la guerre et chercher l’aventure.
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Les Grecs étaient habitués à boire du vin et voulaient s’en procurer facilement. Ils commencèrent à planter de la vigne à Massalia puis sur les bords de la Méditerranée. Lors de la conquête de la Provence (122-118 av. J-C), les Romains fondèrent un chef-lieu militaire et administratif à Cemelenum (Cimiez). Situé sur une des collines de Nice (au Nord-Est du centre-ville), ce chef-lieu comportait un amphithéâtre et trois thermes. La présence d’une dizaine de milliers d’habitants favorisa l’expansion de la vigne sur les collines avoisinantes.
En 1558, Antoine Dettat, un Lombard de Varese, acheta des terres sur les collines de Bellet au-dessus de Nice, au lieu-dit « les Seulas » pour y cultiver de la vigne. Il construisit un palais et bâtit le premier domaine de Bellet. Au dix-septième siècle, alors que le comté de Nice était sous le pouvoir de Louis XIV, le gouverneur de la ville offrit du vin de Bellet au maréchal de Catinat. Enthousiaste, il considéra ce vin « comme au-dessus de tous ceux produits en France ». Nicolas de Catinat, seigneur de Saint-Gratien fit la promotion du vin de Bellet auprès du roi soleil. Mais c’est au dix-neuvième siècle que le vignoble de Bellet connut son apogée. Il s’étendait alors sur 1 000 hectares pour 600 aujourd’hui (dont 50 en exploitation).
Ce recul s’explique par la crise du phylloxéra qui, à partir de 1864, ravagea les vignes françaises. Au vingtième siècle, le vignoble de Bellet ne fut que partiellement replanté car la culture de l’œillet se répandit sur les collines de Nice. Irriguée par l’eau de la Vésubie et bénéficiant d’un hiver ensoleillé, la culture de l’œillet était lucrative parce qu’elle alimentait les parfumeries de Grasse.
Roche and Rolle
Dans l’adversité et parfois dans la solitude, les familles de vignerons replantèrent des cépages anciens et locaux. Le « Vermentino » qui était un cépage italien. Appelé « Rolle » en Provence, il était destiné à la production de vin blanc. C’était un cépage vigoureux qui se plaisait dans les régions chaudes, sur un terrain sec et peu fertile. Autres cépages traditionnels réintroduits, les cépages Braquet N et « Fuella Nera » N (« folle noire ») qui furent destinés à la production de vins rouges et rosés.
Aujourd’hui, l’appellation Bellet est représentée par neuf vignobles. Ils sont situés sur les pentes des collines de Nice. La forte inclinaison a donné naissance à des terrasses que l’on appelle « restanques ». Cette configuration empêche une mécanisation du métier. Ici, le travail de la vigne se fait à la main de manière artisanale. Autre caractéristique du vin de Bellet : le sol, nommé « poudingue ». C’est un amalgame naturel composé de galets roulés du Pilocène (5 millions à 2 millions d’années avant notre ère). Galets qui furent drainés depuis les sommets alpins. Ce terrain rugueux force la vigne à puiser dans le sol pour se nourrir et apporte une grande minéralité aux vins.
L’appellation Bellet est représentée par neuf vignobles. Ils sont situés sur les pentes des collines de Nice. La forte inclinaison a donné naissance à des terrasses que l’on appelle « restanques »
L’appellation Bellet est la seule en France qui soit située au sein d’une commune urbaine. « Bellet est constitué de trois quartiers de Nice » explique Gio Sergi, propriétaire du domaine le Clos Saint-Vincent. « Avec treize hectares, nous sommes le seul domaine présent sur ces trois quartiers, c’est-à-dire Crémat, Saint-Roman et Saquier. » Joseph Sergi, alias « Gio » a commencé sa carrière dans le vin par la carrosserie automobile ! En 1990, il s’oriente vers la restauration en achetant une brasserie à Nice. « Mon beau-père m’a proposé d’acheter une parcelle d’un vignoble à l’abandon. Il voulait que l’on s’associe dans l’affaire. Je lui ai donné mon accord alors que je ne connaissais rien à la viticulture. Il fallait être un peu dingue. » Qu’à cela ne tienne, Gio part tête baissée en Bourgogne pour apprendre le métier. En 1996, il quitte définitivement la brasserie. Il s’occupe à présent de ses différentes parcelles avec son fils, Julien.
Acquérir de la terre est devenu aujourd’hui beaucoup plus complexe. Pour agrandir le vignoble de Bellet, il faut acheter de la forêt (Pinède). Le prix est de l’ordre de 200 000 euros pour un hectare. Une fois propriétaire, le vigneron doit déboiser, construire des terrasses (les restanques) et enfin planter de la vigne. L’investissement est conséquent. « La pression immobilière vient alourdir les prix d’achat »,explique Gio Sergi. « Bien que la pinède soit considérée comme zone agricole par les autorités, beaucoup de propriétaires espèrent qu’elle soit changée en terrain constructible. Ils attendent de vendre en espérant le jackpot. »
Bio avant l’heure
En dépit de cette pression immobilière, Gio Sergi continue de s’agrandir. Il produit avec ses différents domaines 40 000 bouteilles par an. Depuis ses débuts, il travaille en agriculture responsable : « Nous sommes propriétaires mais cette terre ne nous appartient pas. Lorsque j’ai débuté, tout le monde se moquait de moi. Aujourd’hui tous les vignerons de Bellet travaillent en bio. »
Avec son cépage Braquet, Gio Sergi produit un rosé de caractère. « Il n’a rien à voir avec les rosés côtes-de-provence qui se ressemblent tous. Mon rosé est davantage destiné au repas qu’à l’apéritif. Il peut être conservé en cave pendant 5-6 ans. » 6 000 bouteilles de rosé sont vendues chaque année, le reste de la production est constitué des cuvées de blanc (cépage Rolle) et de rouge (cépage Folle Noire).
Parmi les neuf domaines qui composent l’appellation Bellet, tous ne bénéficient pas de la surface de Gio Sergi. Plus à l’Ouest, c’est le cas du domaine de Saint-Jean qui compte quatre hectares. Ses propriétaires se sont engagés dès le début dans l’agriculture biologique. Eux aussi, provenaient de milieux professionnels très éloignés de la vigne. Jean-Patrick était ingénieur dans la construction à Londres et Nathalie travaillait dans les ressources humaines.
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Après trois ans de formation en Bourgogne, le couple acheta en 2006 puis en 2018 des vignes à l’abandon. Depuis il propose deux blancs (cuvée Pouncia et cuvée Li Vecce) issus du cépage Rolle. Ces deux blancs remportèrent la médaille d’or, au concours des grands vins de France à Mâcon. Des blancs qui sont flanqués par un vin rouge (Grenache et Folle Noire) et un rosé (Grenache et Braquet).
Nathalie et Jean-Patrick innovent aussi dans la stratégie commerciale. Chez eux, un particulier a la possibilité d’adopter pour un an une parcelle de vigne. Ainsi il peut suivre au cours de l’année la taille, la vendange et la vinification de sa parcelle. Au final, il reçoit des bouteilles à son nom.
Toutefois, Jean-Patrick se plaint du médiocre intérêt que les Niçois portent à leurs vignes : « Ils nous connaissent mal et trouvent notre vin trop cher. » Cette image négative est d’autant plus dommageable que les vignobles de Bellet subissent aujourd’hui une crise mondiale du vin. Une série de mauvaises conditions météorologiques (gèle, sécheresse, pluie) ont provoqué une baisse de la production qui, elle-même a engendré une hausse des prix. Or cette hausse des prix s’impose alors que le pouvoir d’achat des consommateurs recule. Résultat : la consommation de vin a chuté de 3 %. Il faut donc monter au front, résister avec nos vignerons : débouchons les bouteilles !





