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Préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements depuis 2014, le cardinal Robert Sarah nous a reçus à Rome avant la parution de son troisième ouvrage, Le soir approche et déjà le jour baisse (en collaboration avec Nicolas Diat). Où il est question de la décadence de l’Occident, du retour de l’Europe à ses racines chrétiennes et des vagues de migrations qui submergent le continent.
Le titre de votre livre, Le soir approche et déjà le jour baisse, peut sembler crépusculaire : comment faut-il l’interpréter ?
Souvenez-vous des disciples d’Emmaüs. Nous sommes après la crucifixion, et tout est perdu. Il n’y a plus d’espoir. Le Christ chemine avec eux, les interroge, et ils finissent par le reconnaître. Cet évangile correspond exactement à la décadence terrible que nous vivons. Nous ne savons plus où nous allons. L’incertitude et la confusion frappent aussi l’Église.

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect
Chaque jour une nouvelle révélation touche l’Église : nous nous retrouvons comme à la mort de Jésus. Objectivement, il y a une grande crise au niveau de la foi et du sacerdoce. Mais, comme à chaque fois, nous retrouverons un jour plus brillant. C’est pourquoi j’ai écrit ce livre : pour redonner de l’espérance aux prêtres, aux évêques, et à tout le peuple de Dieu. Ce n’est pas la fin du monde, l’Église va se relever.
Aujourd’hui beaucoup de chrétiens ont du mal à reconnaître le visage de la justice dans l’Église. Arrive t-elle encore à rendre une justice manifeste ? La justice reste comme cachée dans les prétoires: n’aurait-on pas besoin au contraire de voir les coupables payer ?
Nous devons regarder les choses avec beaucoup de sérénité. L’Église reste sainte, sans tache, sans ride, en tant que prolongement du Christ. D’un point de vue divin, elle n’est pas en crise, elle n’est pas même coupable. Certains membres de l’Église ont commis des choses abominables, la question est indubitable. Mais il faut distinguer l’Église de ses membres: c’est nous qui sommes en crise.
Regardez l’histoire : Judas a trahi, Pierre a renié ; mais n’oublions pas que Marie et Jean étaient au pied de la Croix. Faut-il être plus sévère ? Un cardinal a été démis, réduit à l’état laïc. N’est-ce pas la plus grande punition? Ce déshonneur n’est-il pas manifeste ? L’Église fait beaucoup, les États, eux, ne font rien, alors qu’ils sont concernés par les mêmes problèmes.
[Concernant la pédophilie] L’Église fait beaucoup, les États, eux, ne font rien, alors qu’ils sont concernés par les mêmes problèmes.
L’Église travaille sans relâche à punir les coupables et à accueillir les victimes. Mais soyons juste : l’Église a commis un péché plus grave que n’importe quelle institution. Car elle est le guide voulu par Dieu. Elle est de Dieu. Réjouissons-nous que l’on se scandalise des abus commis, cela signifie bien que l’on attend plus d’elle que des autres institutions.
Vous dites qu’il faut punir. Mais c’est Dieu qui punit. Je ne pense pas qu’une mesure ecclésiale puisse se substituer à lui. Vous voulez emprisonner les grands pécheurs? Mais nous n’avons pas de prison, aucune structure de ce type. La démission et la réduction à l’état laïc sont du ressort de l’Église, le reste, Dieu s’en occupera.
Vous parlez beaucoup de mauvaise interprétation de Vatican II, de la désacralisation de la liturgie et du rôle du prêtre. Est-ce qu’il y a un lien entre cette perte du sacré qui est survenue dans les années 1950 – 60, et les abus constatés aujourd’hui ?
Cette perte du sacré a engendré la perte du sens de Dieu. L’homme a été créé à l’image de Dieu. Le corps de l’homme est sacré. Si l’on perd le sens de la parole donnée, on perd notre identité et notre dignité. On a perdu tant de choses, pas seulement après le Concile, mais aussi bien avant 1962. Il y a donc un lien entre la perte du sens de Dieu et les abus commis.
Mais il y a aussi une ambiance sociale : la banalisation de la sexualité, réduite à un jeu, par exemple. La perte de Dieu a entraîné la perte du sacré, de la dignité, de l’honneur, de la grandeur, du respect de la femme et de l’homme, mais aussi du respect de la vie. Nous avons créé une ambiance sécularisée, déracinée, hors de notre histoire, de nos héritages.

Avec le concept de « pari bénédictin », l’américain Rod Dreher a essayé de penser le fait d’être chrétien dans un monde sécularisé : cela passe aussi, chez lui, par le fait de retrouver le sens de la communauté dans ce qu’elle a de plus élémentaire, l’entraide sociale, le sens de la famille.
L’Église a toujours été très sensible à la notion de communauté et à son unité. Elle a toujours veillé à ce que les fidèles soient pris en charge et que chacun soit respecté. C’est ainsi que sont nées les diaconies: l’Église voulait créer l’unité et l’harmonie, par l’éducation, la santé, mais aussi l’économie, en témoigne l’engagement des moines.
Mais aujourd’hui, l’Église a été expulsée des hôpitaux, de l’enseignement, et elle se trouve isolée. On peut regret – ter que l’Église ait renoncé à créer la société, comme elle le faisait, en cher – chant à l’unir, à la pacifier, à l’élever dans les sciences et les arts. Mais elle a les moyens de se reprendre, il est même nécessaire qu’elle mette l’accent sur la richesse de la vie en communauté, ne serait-ce que pour protéger chacun de ses membres.
Dieu ne veut pas la migration. Le Christ, enfant, s’est réfugié en Égypte, à cause d’Hérode, mais il est rentré chez lui ensuite. De même, Dieu a toujours ramené son peuple en Israël, après chaque famine et chaque déportation en Babylonie. »
En Occident, il est impossible de vivre seul sans perdre son identité chrétienne. Aujourd’hui, nous sommes tous menacés par l’odieuse société post-moderne. Si vous êtes seuls, vous serez mangés par le requin. Souvenez-vous du Vieil homme et la mer d’Hemingway : le pêcheur est arrivé au port avec son poisson énorme. Mais il ne restait plus que le squelette : les requins l’avaient mangé. Un bon chrétien a besoin de la communauté pour échapper aux requins.
Le théologien anglais Philip Blond disait que l’Église est la seule force dans l’histoire qui ait su adoucir les excès du capitalisme. Est-ce que l’Église devrait excommunier Monsanto et McDonald ?
Je ne crois pas que ce soit la méthode de l’Église : elle n’est pas une autorité qui interdit. Nous devons agir par amour et par décision personnelle, par volonté de créer quelque chose de positif. Il n’y a que les esclaves à qui l’on interdit. Les hommes libres agissent par amour. L’Église est Mater et magistra, elle est une mère et une éducatrice. Elle veut que ses enfants fassent les choses par amour, pas par obligation.
Le Christ n’a jamais puni ni interdit. Il a chassé les marchands du temple, certes, mais c’est la seule fois qu’il a usé de violence, qui n’est légitime que dans des situations insupportables. L’Église, à l’image du Christ, recherche la liberté et l’assentiment. L’Église éclaire, pour que l’homme fasse le bon choix.
Il y a une question qui divise beaucoup les Français aujourd’hui, celle des « migrants ». Certains pensent qu’il faut accueillir tout le monde inconditionnellement, d’autres au contraire estiment qu’il y a un devoir politique de protéger son pays par des barrières et des limites. Les chrétiens ont-ils le droit de se protéger quand ils estiment que le nombre de migrants risque de déstabiliser leur société ?
Je suis scandalisé par tous ces hommes qui meurent en mer, par les trafics humains, par les réseaux mafieux, par l’esclavage organisé. Je reste perplexe devant ces gens qui émigrent sans papier, sans projet, sans famille. Ils pensent trouver ici le paradis terrestre ? Il n’est pas en Occident ! S’il faut les aider, je pense que c’est sur place, dans leurs villages, dans leurs ethnies.

On ne peut cautionner ces déséquilibres économiques et ces drames humains. Vous ne pouvez pas accueillir tous les migrants du monde. Accueillir, ce n’est pas seulement laisser entrer les gens chez soi, c’est leur donner du travail. Vous en avez? Non. Leur donner un logement. Vous en avez? Non. Les parquer dans un endroit indécent, sans dignité, sans travail, ce n’est pas ce que j’appelle accueillir les gens.
Si vous renoncez à votre identité, si vous êtes noyés par une population qui ne partage pas votre culture, vos valeurs chrétiennes et votre identité risquent de disparaître.
Cela ressemble plus à une organisation mafieuse ! L’Église ne peut pas coopérer à des trafics humains, qui ressemblent à un nouvel esclavage. Ce que je trouve également scandaleux, c’est qu’on utilise la Parole de Dieu pour justifier cela. Dieu ne veut pas la migration. Le Christ, enfant, s’est réfugié en Égypte, à cause d’Hérode, mais il est rentré chez lui ensuite.
De même, Dieu a toujours ramené son peuple en Israël, après chaque famine et chaque déportation en Babylonie. Un pays est un grand trésor, c’est là que nous sommes nés, c’est là où sont en – terrés nos ancêtres. Quand on accueille quelqu’un, c’est pour qu’il ait une vie meilleure, et ce n’est pas dans un camp qu’on a une vie meilleure.
Quand on est nourri sans travailler, on n’a aucune dignité. Quelle culture avez-vous à leur offrir? Est-ce que vous êtes encore capable de partager votre culture et vos racines chrétiennes?
Quand on est nourri sans travailler, on n’a aucune dignité. Quelle culture avez-vous à leur offrir? Est-ce que vous êtes encore capable de partager votre culture et vos racines chrétiennes ? J’ai peur que le déséquilibre démographique engendré par ces vagues migratoires vous fasse perdre votre identité et ce qui fait votre spécificité.
L’Europe a une mission spéciale que Dieu lui a donnée : c’est par vous que nous avons connu l’ Évangile, que nous avons connu les valeurs de la famille, la dignité de la personne, et la liberté.
Si vous renoncez à votre identité, si vous êtes noyés par une population qui ne partage pas votre culture, vos valeurs chrétiennes et votre identité risquent de disparaître.
C’est comme la Rome ancienne envahie par les barbares. Il faut réfléchir aux migrations: c’est un nouvel esclavage qu’on organise parce qu’on a besoin de travailleurs. Toutes ces personnes qui viennent ici en croyant trouver une vie rêvée. Quel mensonge ! Quel cynisme ! Benoît XVI fut particulièrement clair et prophétique sur toutes ces questions.
Pensez-vous qu’on doive évangéliser par la culture aujourd’hui et comment ?
Tout est bon pour ramener la personne humaine à la transcendance. Pourquoi la limiter à ce qui est immédiatement prouvable ? Il y a des choses qui nous dépassent dans la vie, et il faut utiliser tout ce qui nous dépasse dans ce monde. Amener le monde vers Dieu, c’est la mission de l’Église : par les miracles, les sacrifices et les conversions.
Aujourd’hui, la culture est loin de Dieu : pourquoi ne pas utiliser le cinéma, le théâtre, et la musique pour que Dieu retrouve cette dimension transcendante, spirituelle, qui va permettre de changer l’ambiance dans laquelle nous vivons ?

Quand les missionnaires sont allés en Asie ou en Afrique, ils ont utilisé ce qu’ils ont trouvé comme culture, comme coutume pour amener les âmes à la révélation chrétienne. Nous devons faire de même. Tout peut nous mener à la révélation du Christ.
Vous avez évoqué la crise de l’occident: peut-on encore se réformer, et est-ce possible ?
Il vous est impératif de retrouver vos racines. Il n’y a pas d’autre chemin. Vous avez été façonnés par le christianisme, tout est chrétien en Europe. Pourquoi nier cela ? Aucun musulman ne nie son identité. Si vous ne retrouvez pas ce que vous êtes, vous disparaîtrez. Et si l’Europe disparaît, il y aura un bouleversement épouvantable : le christianisme risquerait de disparaître sur la surface de la terre.
Voyez bien que vous êtes envahis par l’islam: ils veulent islamiser le monde entier, et ils ont les moyens financiers.
Voyez bien que vous êtes envahis par l’islam: ils veulent islamiser le monde entier, et ils ont les moyens financiers. Ils ne réussiront pas, parce que le Seigneur est avec nous jusqu’à la fin du monde. Mais il ne faut pas nier ce que vous êtes: ceux que vous accueillez doivent s’intégrer à votre culture. Encore faut-il que vous ayez une culture : vous ne pourrez pas les accueillir dans votre athéisme, dans votre matérialisme, dont ils ne veulent pas.
Propos recueillis à Rome par Jacques de Guillebon et Yrieix Denis
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