[qodef_dropcaps type= »normal » color= »red » background_color= » »]v[/qodef_dropcaps]oici l’un des grands romans de la rentrée littéraire. Grand, ce roman l’est tant par sa taille que par son ambition, l’histoire et la géographie qu’il couvre comme son écriture impeccable, brillant en toute modestie et qui rend un hommage remarquable à la langue française que d’aucuns malmènent trop souvent en croyant la faire jouir. Rencontre avec Dominique Pagnier, l’auteur du Cénotaphe de Newton ( Gallimard, 2017)
Votre éditeur vous compare à Sebald ou Bolaño. Il me semble que ce n’est pas exagéré. Je rapprocherais même ce livre des grands romans russes de Tolstoï, Dostoïevski et Soljenitsyne. Par ailleurs, votre style, classique, net, semble vous rapprocher davantage de la littérature allemande. Quels goûts littéraires, quelles prédilections ont guidé votre travail ?
Si mon style semble me rapprocher de la littérature allemande, c’est peut- être par l’effet de la lecture de certains auteurs dont on peut dire qu’ils ont une écriture classique : des romantiques, Kleist, Hoffmann, qui ont cette singularité de prendre une distance vis-à-vis d’événements catastrophiques et de les traiter avec froideur. Dès mon enfance, j’ai connu les Contes des frères Grimm dans un livre ramené d’Allemagne par mon père (à l’époque c’était lui qui me traduisait) : les Grimm, Hoffmann sont présents dans le Cénotaphe de Newton. Vous parlez de Dostoïevski : on n’a pas assez pensé que c’était un grand lecteur de Hoffmann. Sans doute me faudrait-il aussi faire mention de Robert Walser dont la prose cristalline me ravit sans cesse et de Winfried Georg Sebald à l’envoûtante écriture mélancolique. Cependant les grands auteurs de langue allemande qui m’ont marqué sont d’abord des Autrichiens, Stifter, un prosateur d’une clarté extraordinaire, et Doderer, dont les romans foisonnants se rapportent à la période particulièrement troublée de l’entre-deux-guerres.
Cette construction du roman qui tire un nombre invraisemblable de fils avant de les réunir l’un avec l’autre, a dû demander un travail considérable. Comment avez-vous procédé pour vous y retrouver, alors que le lecteur se sent à tout instant au bord de se perdre ?
Dire que tout a été complètement maîtrisé serait prétentieux de ma part ; il y a eu une grande part de hasard dans l’écriture comme dans la vie. Les débuts ont été assez chaotiques. J’ai dû faire des fiches biographiques pour chacun des personnages et les ai mises en parallèle pour que m’apparaissent de manière plus patente les croisements de leurs destinées et les rencontres possibles. Cela m’a permis de clarifier. C’est le résultat de ce travail que j’ai soumis à mon éditeur. Il m’a demandé d’éliminer certaines digressions explicatives ou narratives pas vraiment nécessaires à l’intrigue et de déterminer des axes plus nets. Ce que j’ai fait avec beaucoup de difficulté. De manière générale, durant les presque huit années que j’ai passées à l’écriture de ce livre, l’obsession a été telle que j’avais toujours en mémoire les moindres détails des différentes actions.
La vision de l’histoire qui prévaut dans Le Cénotaphe est assez faite de ces caricatures des merveilles du romantisme et des utopies de l’Aufklärung qui finissent par tourner à l’horreur.
Une bonne partie du roman est consacrée au système de la Stasi en Allemagne de l’Est, créé par Erich Mielke, dans lequel chacun surveille chacun sans qu’ainsi nul ne puisse se croire tranquille. Il semble que ce fût une spécificité de l’Allemagne communiste. Est-elle dûe à la conjonction de l’esprit prussien, comme vous le nommez, et du soviétisme ?
Pour comprendre cela, il faut se souvenir de certains événements capitaux de l’histoire de la Prusse, notamment les traumatismes qu’ont été la guerre de Trente ans et la défaite de 1806 : ils ont failli rayer de la carte un État né péniblement. La Prusse s’en est tirée par la bureaucratie et la militarisation omnipotentes où le piétisme protestant a joué son rôle. L’héritage prussien fut progressivement récupéré par la RDA. Au point que, à chaque anniversaire de Clausewitz, l’armée populaire allait déposer une gerbe sur sa tombe. Il me faudrait aussi parler de ce trait de caractère propre aux Allemands de faire les choses de manière soignée et poussée Je me souviens d’un débat télévisé sur une chaîne allemande, débat intitulé « Experts et dilettantes », où l’on était tombé d’accord sur le fait que la manière d’agir des Allemands en experts pouvait avoir des conséquences catastrophiques. Thomas Mann dit quelque chose d’assez proche dans Wagner et notre temps. Tout cela laisse penser que la Stasi est bien l’enfant du soviétisme et de l’esprit prussien.
Jeanette est un des plus beaux personnages du roman, qui, pour se protéger, se persuade d’être enceinte de Rimbaud. Il y a une forte prégnance de la poésie française, et il y a Schubert. Il y a aussi le punk, Nena, les Sex Pistols et ce groupe qui tente de faire la jonction : Harrar. Par votre style classique, cherchez-vous, comme Jeanette qui réécrit 99 Luftballons sous l’influence de Schubert, à édifier un pont entre l’Aufklärung, le romantisme schubertien, et le mouvement punk qui a voulu contribuer à la dissolution de la RDA ?
Comme la Symphonie inachevée, la chanson de Nena commence par une section lente que suit une section plus rapide ; pour Schubert c’est sans doute un héritage de l’ouverture à la française dont le musicologue Jean Roy me disait que c’était quelque chose d’archétypique. Dans le roman, 99 Luftballons est une caricature barbare de l’Inachevée ; les tas de souliers d’Auschwitz sont également une caricature tragique du conte de Grimm Les souliers usés au bal, comme les camps d’extermination nazis sont la caricature catastrophique des réductions jésuites du Paraguay. La vision de l’histoire qui prévaut dans Le Cénotaphe est assez faite de ces caricatures des merveilles du romantisme et des utopies de l’Aufklärung qui finissent par tourner à l’horreur. Mais je ne pense pas que les punks en RDA aient vraiment voulu de manière réfléchie la disparition du régime. S’ils étaient en rébellion, c’était par leur fascination pour l’Ouest, du moins ce qu’ils en percevaient malgré la censure.
A propos du livre

LE CÉNOTAPHE DE NEWTON Dominique Pagnier
Gallimard ? 608 p. — 23,90
Dans Le XIXe siècle à travers les âges, Philippe Muray marquait le début du XIXe siècle par l’évacuation du cimetière des Saint-Innocents établi au cœur de Paris, peu avant la Révolution. La modernité rationnelle, celle qui selon Heidegger a pris assise sur le principe de raison énoncé par Leibniz, ne pouvait pas s’encombrer des morts à ciel ouverts, des cadavres au cœur de la ville. La dix-neuviémité, cette conception moderne et rationnelle d’un monde qui s’est voulu délié des anciennes croyances, de la mort et de tout ce qu’elle suppose d’irrationnel, de religieux et d’au-delà, a pris forme dans l’imagination des philosophes et des hommes de science du XVIIIe siècle. Elle s’est incarnée au XIXe siècle et a accouché de ses cataclysmes au XXe . Histoires de revenants, tables tournantes, tarots, ont coexisté chez les poètes, les scientifiques et les gens de culture avec le sentiment le plus fort d’antireligiosité et l’exigence d’un monde rationnel. Par une étonnante coïncidence, sans connaître cet essai, Dominique Pagnier a construit une fresque romanesque tentaculaire et passionnante où des vies se croisent et se mêlent du XVIIIe au tout début du XXIe siècle, sur fond de camps de concentration, de délation, d’espionnage, d’illuminations poétiques, de visions paranormales, de tarots et de dialectique marxiste-léniniste. Tout commence avec le projet d’un tombeau vide, sorti de l’imagination d’un architecte du XVIIIe siècle, le cénotaphe de Newton, tombeau démesuré, jamais édifié mais qui hantera deux siècles. Tout finit par le dévoilement des utopies dévastatrices, au fond d’une Russie où resurgit l’orthodoxie chrétienne.





