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Ernesto Sábato : l’esprit, ou la matière visitée

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Publié le

4 mars 2025

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Hétérodoxie, compilation d’aphorismes et de textes courts, est l’occasion de nous pencher sur la pensée d’Ernesto Sábato, fameux écrivain argentin dont l’œuvre romanesque cache un corpus d’essais encore méconnus en France.
© DR

Ernesto Sábato est pour beaucoup d’abord un romancier. Découvert avec Le Tunnel, romance punitive qui aborde en creux les thèmes de la création, il poursuivra dans une ligne catabatique avec Héros et Tombes, voyage éprouvant dans l’inconscient collectif de son pays alors en pleine reconstruction après l’échec du péronisme – ce populisme dont le mantra était, rappelons-le, « plus d’espadrilles, moins de littérature » et qui a vomi la classe intellectuelle pendant tout son règne. Mais Sábato est également l’auteur de plusieurs essais dont cette Hétérodoxie donne un avant-goût en soulignant les reliefs parfois abrupts d’une pensée qui s’érige d’abord contre la modernité, à l’instar d’un Nicolás Gómez Dávila, tout en s’inscrivant dans une sorte de matérialisme vitaliste dressé contre les excès d’une spiritualité dévoyée – telle qu’elle se déploie alors à travers les dérives du new age ou même d’un christianisme exagérément « œcuménique » qui transforme peu à peu les confessionnaux en cellules de développement personnel. Il fustige chez l’homme moderne cet avènement d’un « mépris orphique » ayant abouti, via la sécularisation du christianisme, d’une part à la lugubre trilogie Liberté-Égalité-Fraternité, et de l’autre à ce qu’il nomme le « naturisme », c’est-à-dire, grosso modo, l’esprit new age et post-luciférien des beatniks. Il n’a ainsi pas de mots assez durs pour ces écrivains du début XXe qu’il qualifie de spiritualistes, à commencer par Maeterlinck, dont il fustige les injonctions à la métempsycose, et autres « compénétrations des âmes » : « La pensée n’est qu’une subtile variation de la chair », conclut-il mystérieusement.

Hétérodoxe, Sábato l’est assurément. Le langage est ainsi au cœur de ses préoccupations : il rappelle que les outrances des fascismes ont toujours commencé par un épuisement de la grammaire et se prononce ainsi pour une plasticité du langage, ce dernier étant selon lui un organe. Il s’élève contre sa sanctuarisation qu’elle soit académicienne ou propagandiste, les deux évoluant à son sens vers des formes létales de déprédation du sens. C’est à ce titre qu’il réfute le « casticisme », ce courant qui fait du castillan l’âme intouchable de la nature espagnole : « Depuis Humboldt on sait que la langue n’est pas ergon, mais énergeia¸ pas un produit fini, mais une activité, énergie vivant en perpétuelle transformation. Les catégories grammaticales, loin d’être l’expression de catégories logiques, sont juste la pétrification de faits psychologiques. »

Lire aussi : Antoine de Rivarol : L’esprit contre les barbares

Pour comprendre l’œuvre de Sábato, il faut rappeler son passé de scientifique : physicien de haut niveau, il a travaillé aux côtés de l’équipe de Joliot-Curie au milieu des années 30. Le soir, il fréquente les cafés de Montparnasse où il se lie d’amitié avec les surréalistes – le trait d’union lui semble déjà évident entre l’expérimentation scientifique et l’avant-garde poétique. Après un bref passage au MIT, il prend conscience que l’effort de guerre supprime toute morale scientifique et décide de retourner dans son pays natal pour se consacrer uniquement à la littérature. Car si Ernesto Sábato n’est peut-être pas un « bon chrétien », sa critique de la modernité désigne souvent les mêmes cibles que certains de ses plus dévots contemporains : ainsi il s’acharne sur les contradictions de la pensée marxiste, identifiant les origines du mal à la dialectique hégélienne, cette « prothèse » de la philosophie occidentale qui a surtout servi aux Allemands pour piétiner les enseignements de la pensée grecque, puis des pères de l’Église, en « justifiant toutes les erreurs de l’internationale communiste ».

De façon prophétique, Sábato notait déjà il y a 40 ans l’absurdité de cette injonction contemporaine qui consiste à réfuter les différences fondamentales qui font l’homme et la femme. Il rappelle au passage quelques vérités qui feraient aujourd’hui frémir la ménagère néo-féministe : que la femme n’a pas de disposition pour l’abstraction, puisqu’elle voit le monde avec ceux d’une mère : « Sa soif de connaissance est dirigée envers les choses elles-mêmes et non envers les causes auxquelles ces choses obéissent. » L’existentialisme, notamment celui de Sartre, n’est ainsi que le résultat d’une longue féminisation de la pensée, qui culminera avec ce genre de credo quia absurdum, c’est-à-dire d’une pensée qui fait confiance à l’irrationalité, et qui va « de l’insensé à la réalité, de manière centripète ». Ainsi, Sartre n’est qu’une femme comme les autres.

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