Qu’est-ce que la « dictature des ressentis » ?
Notre débat public se caractérise aujourd’hui par un mélange d’intolérance et de relativisme. D’un côté, chacun dispose de sa vérité, on ne croit plus à la possibilité d’une vérité universelle. On pourrait croire que ce relativisme mènerait vers une tolérance de type montaignien, mais pas du tout : c’est l’intolérance qui monte parce que personne ne supporte que sa vérité soit remise en question par celle d’autrui. La société est ainsi constituée de petites citadelles qui ne se parlent plus, les opinions sont réduites à des offenses, et personne ne supporte d’être bousculé dans ses certitudes. L’expression « dictature des ressentis » vient d’une chronique que j’avais consacrée au mouvement woke, dans lequel on retrouve ce mélange de subjectivité absolue et de ressentiment.
Lire aussi : Eugénie Bastié : touche pas à mon sexe
Les penseurs wokes revendiquent pourtant une approche scientifique. Peut-on concilier subjectivité individuelle et approche scientifique, par nature universelle ?
C’est précisément le problème. Nathalie Heinich appelle ces penseurs les « académo- militants ». Ils revendiquent le monopole de la scientificité, mais ne mettent en avant que leurs propres ressentis en allant même jusqu’à dire qu’il faut soi-même avoir été victime pour parler d’un sujet. Ils confondent donc en permanence le scientifique avec l’objet de son étude. Cette approche vient de Foucault qui parlait de l’« intellectuel spécifique » moderne : celui-ci ne recherche plus l’universel mais parle au nom de son objet d’étude particulier. Un sociologue spécialiste du monde carcéral va ainsi parler pour les prisonniers, un spécialiste des migrations va parler pour les migrants, etc. Il y a une confusion délibérée du caractère scientifique et du caractère militant, qui conduit ces prétendus scientifiques à introduire de l’idéologie au sein même des universités, ce qui est extrêmement dangereux.
Dans la première partie du livre, vous consacrez une chronique à Pierre Bourdieu, en dénonçant son approche structuraliste pour expliquer les comportements humains. Mais le structuralisme n’est-il pas justement l’inverse du subjectivisme que vous dénoncez chez les wokes ?
Je pense que le wokisme est la conjonction de deux mouvements qui en fait se rejoignent : le subjectivisme et l’hyperconstructivisme. Il y a derrière l’idée que toutes nos représentations sont des constructions sociales au service de la domination. Cette approche est très forte chez Bourdieu pour lequel l’être humain n’est pas libre et incapable de faire des choix rationnels. Nous sommes d’abord déterminés par notre classe sociale. Mais quand je dis subjectivisme, je ne dis pas individualisme. Pour moi, le wokisme est à la fois étranger à l’universel et au particulier. Étranger à l’universel parce qu’effectivement, il enferme les gens dans des cases et des identités, mais aussi étranger au particulier parce qu’il ne voit pas des itinéraires singuliers : il voit DES blancs, DES noirs, DES juifs.
Pourtant dans son livre Le Sens Pratique, Bourdieu essaye précisément de concilier approche objectiviste et subjectiviste.
Je pense que Bourdieu est un immense penseur mais l’idée que les inégalités sont construites par une classe dominante qui les reproduirait délibérément est presque complotiste. Raymond Boudon parlait à son sujet d’un « complotisme sans comploteurs ». Il dit toujours « tout se passe comme si… », comme s’il y avait un système organisé : le capital, le patriarcat, la classe dominante, etc. Gérald Bronner parle à juste titre de biais d’intentionnalité. Aujourd’hui, les penseurs bourdieusiens utilisent les termes « domination » ou « reproduction sociale » comme des mantras systématiques, et je trouve cela extrêmement réducteur. La réalité est beaucoup plus complexe.
Vous dédiez une chronique à l’émoji de l’homme enceint proposé par Apple. Croyez-vous à l’existence du genre ?
Si le genre désigne la manifestation culturelle de la différence des sexes oui, mais on n’invente pas la lune en disant ça. On n’a pas attendu les sociologues pour savoir que les femmes ne naissent pas avec des talons et du rouge à lèvres. Ce qui me dérange en revanche, c’est l’impératif de la déconstruction. D’abord, ce n’est pas parce que c’est construit que ce n’est pas bien. Ensuite, ce n’est pas parce que c’est construit que c’est facile à déconstruire.
On n’a pas attendu les sociologues pour savoir que les femmes ne naissent pas avec des talons et du rouge à lèvres.
Eugénie Bastié
Est-ce qu’il ne faut pas assumer une sorte d’arbitraire culturel, et affirmer que l’homme est à la fois socialement et naturellement construit, de façon indissociable ?
Être conservateur, c’est en tout cas assumer qu’il y a une part de limite dans la condition humaine. On ne choisit pas de naître, on ne choisit pas l’heure de sa mort, on ne choisit pas son sexe. C’est en acceptant cette part d’héritage qu’on devient plus libre. Résumer la liberté à la liberté de choix est un énorme mensonge de la modernité.
Vous dédiez une chronique à Pierre Manent, grand penseur du libéralisme. En excluant la morale du champ politique, le libéralisme n’est-il pas le mouvement politique du wokisme ?
Je pense qu’il y a libéralisme et libéralisme. Il y a un libéralisme anglo-saxon, qui a le culte du marché et qui confond à mon avis la liberté avec la liberté de choix. Mais il y a aussi une tradition du libéralisme politique qui est un peu différente, peut-être plus française, de Tocqueville à Pierre Manent en passant par Raymond Aron, qui affirme que le politique et l’État doivent avoir leur place. Il n’y a pas d’amoralisme ou de relativisme au cœur de ce libéralisme puisqu’on considère que la liberté est en soi est une valeur. À mon avis, l’égalitarisme est plus au cœur du wokisme.
Lire aussi : Eugénie Bastié : la cadette de Gascogne
Vous faites l’éloge de Montaigne, pourtant l’écrivain du subjectivisme moderne que vous dénoncez. Pourquoi ?
Il y a des parallèles entre l’époque de Montaigne et la nôtre. Il y a un retour du fanatisme aujourd’hui, aussi bien dans le wokisme que dans l’islamisme, qui rappelle les guerres entre catholiques et protestants. Montaigne nous met en garde contre ce fanatisme en rappelant que l’homme est complexe, qu’on ne peut le réduire à une dimension, et qu’on a besoin de débattre pour accéder davantage à la vérité. J’aime bien son expression « frotter sa cervelle à celle d’autrui ». Je pense que sa tolérance, peut-être un peu naïve, est essentielle aujourd’hui. En tout cas, elle m’imprègne profondément : j’aime débattre et confronter mes opinions à celles de personnes avec lesquelles je ne suis pas d’accord.
Quels seraient les trois penseurs actuels à lire absolument pour se former au combat culturel ?
Pierre Manent, pour moi, est un immense penseur, celui de qui je me sentirais le plus proche. Pour sa justesse de ton, sa pertinence et son goût du paradoxe, évidemment Alain Finkielkraut. Et enfin Michel Houellebecq qui est un observateur extra-lucide du monde moderne.

LA DICTATURE DES RESSENTIS, EUGÉNIE BASTIÉ, Plon, 272 p., 20,90 €





