En Italie, la campagne bat son plein, au risque de créer des tensions au sein de la coalition gouvernementale, dont les divergences de vues sur l’Europe se révèlent dans la diversité des slogans. Pour Antonio Tajani (Forza Italia, PPE), l’actuel ministre des Affaires étrangères et ancien Président du Parlement européen, sa candidature est celle d’« une force rassurante au centre de l’Europe ». Son européisme est assumé. Mateo Salvini (Lega, Identité et démocratie) espère quant à lui grignoter quelques voix à l’ouragan Giorgia en la doublant sur sa droite. Il renoue pour cela avec le ton combatif qui fut celui de sa précédente campagne : « Plus d’Italie, moins d’Europe. » Aujourd’hui, « Il capitano » est crédité de 8 % d’intentions de vote. Le centre de gravité de la coalition de droite s’est déplacé, Fratelli d’Italia tient solidement le leadership.
Une communication très maîtrisée
Début mai, Giorgia Meloni est rentrée en campagne, prenant la tête de liste de son parti. Elle entend ainsi mettre tout le poids de son image, de sa réussite d’ancien outsider politique et du premier bilan à la tête du pays pour consolider sa vision politique conservatrice, en Italie comme en Europe. À cet égard, elle use en redoutable bête politique d’une communication très maîtrisée, d’une aisance indiscutable, fruit d’années de militantisme et de formation intellectuelle. Et, nous confiait un de ses proches, d’un humour ravageur, très romain, dont elle ne s’est jamais départie.
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Premier « coup de com » : elle demande que lors du scrutin de juin, l’électeur inscrive simplement «Giorgia» sur le bulletin, une manière efficace de sembler raccourcir la distance entre la présidente du Conseil et le simple citoyen, en personnalisant le vote. Ses affiches mettent en avant les quelques résultats obtenus à Bruxelles : «Avec Giorgia, l’Italie change l’Europe». « N’est-ce pas un peu démagogique ?» lui demande Maurizio Belpietro, directeur du quotidien La Verità. « Je suis fière du fait que la majorité de gens que je rencontre dans la rue s’adresse à moi en m’appelant encore Giorgia, je craignais que ma fonction puisse créer une distance, c’est quelque chose qui me faisait très peur et je suis fière que cela ne se soit pas produit. Je suis fière de voir que les gens me tutoient encore », répond-elle dans un sourire. « Tous ceux qui me traitaient de plouc, de poissarde, de vendeuse de primeurs pensaient m’insulter. Ils ne comprennent pas que pour moi, ce n’est pas le cas. » Une allusion à peine voilée à toute cette bourgeoisie des centres-villes qui ne juraient que par Mario Draghi. « Ce qui est certain, c’est que je viens du peuple. »
Démagogie, populisme ? Peut-être un peu mais pas seulement, car ce serait oublier qu’en Italie peut-être plus qu’ailleurs, la politique se doit d’être incarnée, et la faconde italienne est un précieux atout. En Italie, on aime et on hait avec force, ce qui a fait le succès phénoménal et la chute tout aussi violente d’un Renzi, d’un Berlusconi, ou d’un Salvini. Aujourd’hui, c’est Meloni qui est en passe de devenir l’icône pop de la classe politique italienne de droite.
Scrutin européen, référendum personnel
Il ne s’agit pas seulement d’un exercice d’auto-référentialité politique pour Giorgia Meloni: elle veut faire de ces élections européennes un vote d’étape sur son bilan, aussi bien sur le plan national qu’international. L’un des points cruciaux de ce bilan est la politique migratoire. En France, à droite comme à gauche, on a enfermé Giorgia Meloni dans un récit, une construction médiatique propice à des raccourcis en tout genre. Combien de fois Gérald Darmanin n’a-t-il pas fustigé l’impuissance de Meloni en matière migratoire – après avoir abondamment disserté sur l’arrivée du post-fascisme au pouvoir, assorti des bruits de bottes – et pointé la supposée incapacité de la droite nationale à résoudre les problèmes concrets une fois arrivée au pouvoir ? Curieusement, dans une parfaite symétrie, le RN abonde en ce sens, reprenant le narratif forgé par la gauche. Aujourd’hui aux portes du pouvoir, mais depuis toujours dans l’opposition, le RN qui dispose pourtant d’une belle assise parlementaire semble méconnaître le degré de pragmatisme nécessaire à l’exercice du pouvoir, cet équilibre difficile qui combine l’application d’une vision de long terme avec la nécessité immédiate de composer avec les institutions, nationales et européennes. Certes, vue l’urgence, « nous n’avons pas été aussi rapides que nous l’aurions voulu » a-t-elle assuré plusieurs fois. Et les terribles images de marées humaines débarquant à Lampedusa en septembre dernier ont donné une photographie inquiétante d’un État impuissant.
Depuis son arrivée au pouvoir, Meloni revendique d’avoir instauré au sein de l’UE un nouveau paradigme pour traiter la question migratoire
Pour autant, les derniers chiffres de Frontex viennent de tomber : de janvier à fin avril 2024, 63000 clandestins ont franchi les portes de l’Europe, soit une diminution de 63 %. Mais ce sont la route de la Méditerranée centrale (-62 % en un an) et la voie balkanique (-69 %), soit les voies empruntées pour arriver en Italie, qui enregistrent les plus fortes baisses du trafic. La suspension des accords de Schengen à la frontière italo- slovène et les accords noués par l’Italie avec la Tunisie, l’Égypte et la Lybie ont commencé à tarir le flux de clandestins. Le problème n’est pas pour autant résolu pour les Européens : par un phénomène de vases communicants, les migrants empruntent désormais la voie de la Méditerranée orientale et celle des Canaries où le flux a augmenté respectivement de 105 % et 375 %.
Or, depuis son arrivée au pouvoir, Meloni revendique d’avoir instauré au sein de l’UE un nouveau paradigme pour traiter la question migratoire. Plutôt que parler de redistribution, « la seule question qui vaille est comment arrêter la migration illégale. Pour cela le seul moyen sérieux est de coopérer avec les pays d’origine et de transit ». Le Plan Mattei pour l’Afrique « s’inscrit dans ce contexte. Nous devons travailler à une coopération et un développement d’égal à égal, mais dans laquelle rentre la coopération en matière migratoire ». Enfin, l’accord noué avec le gouvernement albanais d’Edi Rama qui permet d’externaliser le traitement des demandes d’asiles hors du sol européen, dès le sauvetage en mer effectué, est « une solution créative, un modèle qui s’insère parfaitement dans l’état de droit et qui s’il fonctionne peut-être un modèle pour d’autres nations ». À ce titre, 15 pays sur les 27 ont demandé expressément à la Commission européenne « de nouvelles solutions pour prévenir l’immigration irrégulière vers l’Europe » sur le modèle de ce pacte italo- albanais.
Giorgia, Ursula et Super Mario
« J’espère que le vote des citoyens aux élections européennes signifiera que c’est la bonne voie » : c’est ainsi qu’elle espère changer la majorité au Parlement et donc à la Commission, véritable décisionnaire. Si le vote en sa faveur est important et le poids des Conservateurs et réformistes européens décisif, l’Italie pourrait appuyer cette évolution et se débarrasser des socialistes. Elle réfute au passage tout accord supposé entre elle et von der Leyen – « c’est de la pure philosophie ! ». Une autre éventuelle candidature se fait chaque jour plus insistante, celle de Mario Draghi, ancien président du Conseil italien et de la BCE. Il doit rendre fin juin un rapport sur les réformes que l’UE doit engager. En novembre 2023, il avait affirmé : « Aujourd’hui, le modèle de croissance s’est dissous, et nous devons réinventer une façon de croître, mais pour cela, nous devons devenir un État. »
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On doute fortement que cette vision coïncide avec celle de Meloni, opposée au modèle fédéral « ennemi des spécificités nationales, construit sur le transfert à la Commission européenne […] de pans toujours plus importants de souveraineté de la part des gouvernements et parlements », et défendant une « confédération de nations souveraines » qui garantit « le principe de subsidiarité inscrit dans les traités de l’Union européenne ». La route est encore longue pour l’ambitieux projet de Giorgia Meloni, à savoir implanter en Europe le modèle politique italien de gouvernement des droites – et secouer enfin le Moloch bruxellois.





