De 30 ans à la fin du XIXe siècle, l’espérance de vie a bondi jusqu’à atteindre 85 ans pour les femmes et 79 pour les hommes en 2020. Les progrès fabuleux de la médecine ont si bien repoussé l’arrivée de la faucheuse qu’il fallait bien qu’un jour, le moderne réclame un luxe incompréhensible pour nos aïeux : le droit de mourir.
Le sujet n’est certes pas illégitime. L’extension de la vie, jusqu’à pouvoir nous maintenir en ce monde dans des cas de précarité physique et mentale extrême, devait poser la question du comment vieillir et mourir (« eu-thanatos » : la bonne mort), face au spectre de l’acharnement thérapeutique. Votée à l’unanimité en 2005, la loi Leonetti donnait aux malades un droit à l’arrêt des traitements et prévoyait une procédure collégiale en cas d’inconscience, en leur permettant de désigner une personne de confiance et de rédiger des directives anticipées.
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Cette position de juste mesure renvoyait dos à dos les deux faces de l’illusion d’une maitrise de la mort : l’empêcher par l’acharnement thérapeutique, ou la provoquer par l’euthanasie. En 2016, la loi Claeys-Leonetti ouvrait le droit de recourir à une sédation profonde et continue en phase terminale pour soulager le patient, au risque de hâter son décès. Salué sur tous les bancs ou presque, ce texte tenait la même ligne de crête en continuant de distinguer le laisser mourir de la mise à mort volontaire – et laissant hors du champ légal une zone grise pour le traitement des cas particuliers, où médecins et famille sont face à leur conscience pour décider du mieux.
Un sentiment de démocratie
On s’apprête hélas à passer de l’autre côté de barrière en bravant cet interdit de la mise à mort, actant un peu plus cette Fin de la chrétienté diagnostiquée par Chantal Delsol. Le projet de loi sur la fin de vie, qui devrait être présenté en ce mois de février, entend légaliser l’« aide active à mourir » – entendre par là « euthanasie » et « suicide assisté » quoique les mots n’aient pas été utilisés dans l’ébauche du projet, sans doute pour euphémiser le mal. Pour l’heure, les critères d’éligibilité pour recevoir la mort seraient les suivants : être atteint d’une « affection grave et incurable qui engage son pronostic vital à court ou moyen terme » (fourchette de « 6 à 12 mois ») ou présenter une « souffrance physique réfractaire ou insupportable » liée à une maladie. Les souffrances « exclusivement liées à des troubles psychiques ou psychologiques » sont a priori exclues.
On n’est évidemment pas dupe de la pièce de théâtre qui se joue sous nos yeux. La mécanique progressiste étant ce qu’elle est, l’aide à mourir devait bien arriver et être avalisée des deux mains par nos parlementaires. Il n’y a qu’à voir la liste de nos voisins qui y ont succombé : Pays-Bas, Belgique, Luxembourg, Espagne, Portugal, Suisse… La France accuse un retard en progressisme, il est plus que temps d’agir ! Restait à y mettre un vernis démocratique.
Les souffrances « exclusivement liées à des troubles psychiques ou psychologiques » sont a priori exclues.
Le très malhonnête sondage IFOP d’abord, commandé par l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD) et cité par tous les médias : « Certaines personnes souffrant de maladies insupportables et incurables demandent parfois aux médecins une euthanasie, c’est-à-dire qu’on mette fin à leur vie, sans souffrance. Selon vous, la loi française devrait-elle autoriser les médecins à mettre fin, sans souffrance, à la vie de ces personnes atteintes de maladies insupportables et incurables si elles le demandent ? », question qui recevait l’aval de 90 % des Français en 2023. La convention citoyenne sur la fin de vie ensuite, qui fut une vaste supercherie : bibliographie orientée, intervenants très majoritairement favorables à l’euthanasie, impossibilité de répondre « non » à certaines questions, résultats finaux non-transitifs. Les avis réversibles du Conseil national d’éthique enfin, passé entre 2013 et 2023 du « non » ferme au « oui » résolu en matière d’euthanasie. C’est beau comme la démocratie.
Tuer n’est pas soigner
Les grands oubliés de l’affaire, ce sont d’abord les soignants, que le pouvoir n’a pas entendus quand bien même l’euthanasie remet frontalement en cause leur serment. En février 2023, treize organisations réunissant 800 000 professionnels de santé rappelaient dans une tribune que l’euthanasie et le suicide assisté « ne peuvent pas être assimilés à un soin ». En avril, après neuf mois de consultation interne, l’Ordre des médecins s’est publiquement opposé à l’euthanasie. En juillet, une centaine de psychiatres et de psychologues appelaient à laisser « une chance de seconde vie aux personnes déjà fragilisées par nos sociétés ». 85 % des acteurs de soins palliatifs déclarent être défavorables à l’idée de provoquer intentionnellement la mort (Opinionway, 2022). Bref, on veut administrer la mort en faisant fi des administrateurs.
Les grands oubliés de l’affaire, ce sont d’abord les soignants, que le pouvoir n’a pas entendus quand bien même l’euthanasie remet frontalement en cause leur serment.
Les autres oubliés, ce sont les soins palliatifs, dont la vocation lumineuse a été parfaitement racontée par Erwan Le Morhedec dans Fin de vie en République. Plébiscités par les Français, puisque 60 % d’entre eux préfèrent le développement des soins palliatifs à
la légalisation de l’euthanasie (Ifop, 2021), ils sont, en plus d’être mal connus, dans un triste état, alors que notre population est vieillissante : seul un tiers des patients qui en auraient besoin a accès aux soins palliatifs à cause d’une sous-dotation en lits, alors que 21 départements ne disposent d’aucune unité de soins palliatifs. Certes, un investissement sur les soins palliatifs est prévu dans le projet de loi, mais au lieu d’un fallacieux continuum, il aurait été préférable que les volets « soins palliatifs » et « euthanasie » aient été portés par deux projets de loi distincts, afin que nos députés puissent voter en toute conscience sur l’un et l’autre – ce que le président avait annoncé début janvier lors de ses vœux face aux autorités religieuses, avant rétropédalage.
L’engrenage euthanasique
Un tel projet repose sur une peur et sur une illusion. Une peur, légitime : celle d’être un légume pesant pour ses proches – l’argumentaire politique étant bâti sur quelques cas limites, aussi tragiques que rares (la maladie de Charcot touche 7 000 Français). Une illusion, trompeuse : celle qu’on pourrait poser des limites au nom d’un « modèle français de la fin de vie » (dixit Macron) fort éloigné des dérives belges (quoique Macron se soit dit ailleurs « favorable » à ce que la France « évolue » vers « le modèle belge »).
Le cas canadien est de ce point de vue intéressant, comme le montre notamment le journaliste de La Vie Pierre Jova dans son essai Peut-on programmer la mort ?. Le 6 février 2015, les juges de la Cour suprême y autorisaient l’aide médicale à mourir tout en déclarant que le Canada serait plus strict que « le régime permissif belge ». La loi entrait en vigueur l’année suivante. Dès 2021, le critère de la « mort naturelle raisonnablement prévisible » disparaissait pourtant, ouvrant l’euthanasie à toute personne atteinte « d’une maladie, d’une affection ou d’un handicap grave et incurable » ou de souffrances physiques ou psychologiques « insupportables », puis à partir de mars 2024 à celles souffrant de maladies mentales. En février 2023, une commission parlementaire préconisait l’élargissement aux mineurs dès 12 ans, alors qu’un sondage d’avril 2023 indiquait que 27 % des Canadiens désireraient que l’euthanasie soit accessible pour des raisons de pauvreté, et 50 % pour handicap. Entre-temps, de 2016 à 2021, les euthanasies ont bondi de 1 018 à 10 064, soit 3,3 % des décès – un taux qui atteint 7 % au Québec.
Le cas canadien est de ce point de vue intéressant. Le 6 février 2015, les juges de la Cour suprême y autorisaient l’aide médicale à mourir tout en déclarant que le Canada serait plus strict que « le régime permissif belge ».
La logique est la même sur tous les sujets sociétaux, de l’union homosexuelle à l’avortement. Fondées sur la volonté et la subjectivité sans référence aucune à la loi naturelle (voir La loi naturelle et les droits de l’homme de Pierre Manent), de telles lois, gravées dans le vocabulaire des droits de l’homme, suivent une pente inflationniste que rien ne peut arrêter. L’État libéral, réputé axiologiquement neutre et refusant de discriminer le bien du mal, a une seule tâche : permettre toujours davantage. Il est donc fort à parier que ceux qui se félicitent de poser aujourd’hui des lignes rouges seront les mêmes qui les enjamberont allégrement demain. Les vieux atteints d’un cancer d’abord, les jeunes souffrant d’une dépression amoureuse bientôt. En la matière, le député Oliver Falorni, zélateur historique de l’euthanasie, a au moins le mérite de l’honnêteté puisque sa proposition de loi, déposée en 2017 et votée en 2021 à l’occasion d’une niche parlementaire, est un copier-coller de la loi belge. Que l’on ne nous dise pas que l’on ne savait pas.
Le baiser de la mort
L’ironie du sort, c’est que l’euthanasie adviendra à l’époque qui se veut la plus inclusive qui fut. Comprenez, c’est par « amour » qu’on seringue et qu’on institutionnalise l’idée que certaines vies ne seraient plus dignes d’êtres vécues – une dizaine d’années seulement après s’être ému devant Intouchables (troisième plus grand succès au box-office avec 19,5 millions d’entrées), film qui mettait en scène l’histoire du tétraplégique Philippe Pozzo di Borgo. Victime d’un accident de parapente à 42 ans, il raconta comment, en déshérence, il aurait alors souhaité mourir si ça avait été possible. Seulement voilà, il a vécu, à son rythme, et a découvert par là un continent nouveau, ces « richesses de l’invalide » au regard des « tragédies du valide ». L’agitation superficielle du moderne laissait place à l’émerveillement devant les splendeurs de la Création et les choses essentielles de notre condition. C’est en tant que tétraplégique qu’il fut sans doute le plus véritablement humain. Décédé l’an dernier après trente années d’invalidité, il était devenu le parrain de l’association « Soulager mais pas tuer », farouchement opposée à l’euthanasie. « Un homme dans l’incontinence extrême se sentira presque obligé de dire oui pour ne pas être un poids pour ses proches » déclarait-il au Pèlerin en 2022.
L’agitation superficielle du moderne laissait place à l’émerveillement devant les splendeurs de la Création et les choses essentielles de notre condition. C’est en tant que tétraplégique qu’il fut sans doute le plus véritablement humain.
L’autre ironie, c’est que l’euthanasie sera légalisée quelques mois après la réforme des retraites. Tel est le projet pour les vieux : travailler le plus longtemps possible, puis disparaître au plus vite. L’économie de marché n’étant pas qu’une réalité économique, mais un certain rapport au monde qui redéfinit tous les aspects de l’existence, c’est le critère de l’utilité qui triomphe partout, et à partir duquel le bien- fondé d’une vie humaine sera maintenant mesuré. On peut se pavoiser sur notre inclusivité, c’est bien l’utilitarisme libéral le plus brutal qui l’emporte, et avec lui l’eugénisme le plus rudimentaire qui, triant systématiquement à l’entrée, accélérera maintenant la sortie. Si 96 % des trisomiques diagnostiqués sont avortés au départ (Conseil d’État, 2009), pourquoi ne pas se débarrasser des inaptes dont on a tiré toute la sève ? Toute la « culture de la mort », décrite si justement par Jean-Paul II dans Evangelium Vitae, est là.
L’amour vaincra
C’est au fond la question de la dignité humaine qui est en jeu : qu’est-ce qui fait la valeur d’une vie ? La dignité est-elle intrinsèque à l’être humain en tant que sujet moral, ou suppose-t-elle la possession jusqu’à un certain niveau de ses moyens physiques, et si oui lequel ? Sur une question si grave, la personne concernée est-elle à même de consentir de manière libre et éclairée ? Comment être sûr qu’une telle décision ne changerait pas, comme ce fut le cas pour Pozzo di Borgo ? Ce consentement est-il d’ailleurs légitime, le droit français se méfiant de tout acte consenti s’il lèse objectivement nos intérêts ? La libre possession de soi ne devrait-elle pas, de toute façon, être subordonnée à l’intégrité physique et morale de la personne – après tout, il est interdit de se vendre mais obligatoire de porter secours à une personne en danger ?
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Les soignants nous le répètent : l’immense majorité des patients qui demandent l’euthanasie souffre, plus que sur le plan physique, d’une solitude écrasante et d’une perte de sens. Leur proposer la mort, outre que c’est ne pas répondre à leur problème véritable, c’est les conforter dans l’idée qu’ils ne sont plus rien, et par là les précipiter dans le néant – alors même que ce dernier temps de la vie, temps de dépouillement, de vérité, de réconciliation, est des plus précieux. Depuis le Christ, la grandeur d’une civilisation se mesure à la manière dont elle traite ses êtres les plus fragiles, en ce qu’elle leur rappelle l’infinie valeur de leur présence. « Une civilisation qui légalise l’euthanasie perd tout droit au respect » écrivait fort justement Michel Houellebecq. Du désespoir de nos vieux et malades, il n’y a donc qu’une conclusion à tirer, si bien ramassée par l’écrivain : « C’est qu’on ne les a pas assez aimés. » Et d’agir en conséquence.





