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Faut-il commémorer ou non le bicentenaire de la mort de Napoléon 1er ?

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Publié le

4 mars 2021

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David Chanteranne, l’un des plus éminents connaisseurs de Napoléon et de son œuvre, évoque le peu d’empathie que suscite en France la figure de l’empereur et surtout la montée en puissance de minorités agissantes menant un combat idéologique pour abattre tous les piliers de l’Occident.
assouline

Quel est le regard de l’historien, du spécialiste de Napoléon sur cette polémique naissante au sujet des commémorations du bicentenaire ?

Il y a deux choses concomitantes. La première est le prétexte des situations actuelles notamment vis-à-vis de la question de l’esclavage et l’autre qui est celle de l’éducation et de la place des femmes dans la société, cette double interrogation profite, à la fois, bien sûr du bicentenaire de Napoléon qui approche et aussi parce que ses institutions dont nous sommes aujourd’hui les dépositaires sont pour une très large part issues du Premier Empire. Donc soit directement ou soit indirectement, Napoléon est au cœur des questions de société. Elles peuvent être légitimes mais le fait de trouver le prétexte d’un anniversaire dénature la question elle-même. En clair, on juge le passé avec notre regard contemporain et c’est à mon avis, une profonde erreur.

Déjà en 2005, l’État avait refusé de commémorer le bicentenaire d’Austerlitz. Il y a une certaine continuité aujourd’hui mais pas pour les mêmes raisons. L’influence naissante de la « cancel culture » ?

En effet. Le côté pratique de l’opération est de tirer à boulets rouges sur un personnage historique qui a une stature internationale. Comme les feux sont braqués sur l’actualité de commémoration, on en profite pour attaquer aussi à la fois les tenants d’un certain légitimisme français et les personnes qui sont au pouvoir actuellement. En fait, on se sert de Napoléon comme une sorte de miroir des problèmes actuels. Il y a eu une excellente tribune dans le Journal du dimanche qui disait que l’on ne s’attaquait pas forcément à la nature du problème et que l’on trouvait au personnage de Napoléon les mêmes défauts que l’on peut trouver chez une personne dans une rencontre de copropriété.

On se sert de Napoléon comme une sorte de miroir des problèmes actuels

On ne rentre pas au cœur du problème, on ne fait pas de l’analyse comme doivent le faire les historiens ou les politologues, on caricature et on se dit qu’une caricature vaudra mieux que tous les discours. En fait, très étonnamment, on n’atteint pas le niveau de la caricature de Napoléon qui pouvait être faite il y a deux siècles. Exemple : on a toujours dénigré Napoléon sur le fait qu’il était petit. Les caricatures anglaises l’ont présenté comme un nain aux côtés des géants qu’étaient le roi d’Angleterre ou les rois des coalitions. En réalité, lorsque l’on apercevait Napoléon au milieu des champs de bataille et qu’il était à pied aux côtés de ses grenadiers qui étaient déjà grands naturellement et qui pouvaient atteindre les 2m à 2m20 grâce à leurs bonnets d’oursons, il pouvait en effet paraitre petit mais il mesurait quand même 1m68, ce qui était de 4 cm au-dessus de la moyenne de l’époque. C’est resté dans l’imaginaire. Aujourd’hui, c’est exactement la même chose sauf que l’on ne s’appuie même pas sur une réalité, on dit que Napoléon a rétabli l’esclavage aux Antilles sans préciser qu’il ne l’a pas fait dans d’autres lieux notamment, La Réunion ou l’Île Maurice. Et donc, on dit qu’il était esclavagiste. On oublie qu’il va récupérer les Antilles au moment du traité de paix avec les anglais en 1802, que ces îles étaient tombées dans l’escarcelle anglaise et qu’en les récupérant, il maintient l’esclavage pour des raisons d’ordre public. Il ne le rétablit pas, il le conserve parce que les mulâtres, eux-mêmes, qui dirigent les sociétés en Guadeloupe et en Martinique, estiment qu’en libérant trop vite une partie de la population, il y aura des problèmes d’alcool, de mœurs et de droit commun.

C’est une histoire qui n’est pas enseignée au niveau médiatique qui préfère davantage les raccourcis opérés par la classe politique à l’image d’Alexis Corbière ou de Jean-Louis Debré.

On prend ce prétexte pour en faire une question de valeurs morales. Effectivement, la Révolution avait tenté de mettre fin à l’esclavage de manière théorique puisque c’était par le biais d’un décret qui ne s’est pas appliqué de partout. Et d’ailleurs, Napoléon était favorable à cette question puisqu’il est lecteur des Lumières et qu’il a permis un certain nombre d’avancées sociales. On fait des questions d’ordre moral sans se souvenir qu’à l’époque de Napoléon, il n’existe aucun pays, États-Unis compris d’ailleurs qui sont pourtant une démocratie, ayant mis fin à l’esclavage. Pour les États-Unis, la ségrégation raciale durera jusque dans les années 70 d’ailleurs. On oublie cette évidence, on ne veut pas comprendre le contexte de l’époque et on nous dit que Napoléon est le seul esclavagiste de cette période. Non ! Sur l’ensemble des continents, l’esclavage est une réalité. Il n’y a pas d’exception à part la France qui a tenté l’idée durant la Révolution mais son application n’arrivera qu’avec Schoelcher en 1848. On fait porter le chapeau à Napoléon en disant que ses héritiers politiques aujourd’hui sont donc eux aussi des esclavagistes.

Et pour les attaques des féministes envers Napoléon ?

C’est la même chose. En prenant l’exemple par le petit bout de la lorgnette qui est de dire que Napoléon n’a pas reconnu à la femme le droit d’être chef de famille, ce qui est vrai d’ailleurs, il serait donc sexiste ! Qu’il ait été différent de nous par certains comportements, c’est évident. Je rappelle qu’il y a seulement quarante ans, dans n’importe quel foyer, la position de la femme n’était pas enviable. Il y a une évolution aujourd’hui et on voudrait faire porter le chapeau à Napoléon qui n’a pas été assez loin. Or, il s’avère que dans certaines reconnaissances de droit, la femme est reconnue au moment de Napoléon. C’est une réelle innovation qui lui saura d’ailleurs vertement reprochée puisqu’il sera considéré comme un vilain gauchiste de la part des jacobins modérés de l’époque, y compris par des partisans en Italie qui lui disaient qu’ils ne pourraient pas appliquer certaines mesures du Code Civil. Exemple, en cas de veuvage, dans le Code Civil de 1804, la femme devient automatiquement chef de famille, elle a non seulement l’usufruit mais elle devient aussi la propriétaire des biens. Cela va à l’encontre de toutes les réalités. Je ne dis pas que la statue de Napoléon doit être toujours glorifiée mais arrêtons de caricaturer et allons au bout des choses sans jugement de valeur. 

À l’inverse, la Russie a pris soin, il y a une quinzaine de jours, de commémorer la bataille de Viazma pour rendre hommage aux soldats du Tsar mais aussi aux grognards de Napoléon .

C’est un phénomène qui est valable partout dans le monde, à l’exception de la France. Nous serions en Angleterre, cette commémoration de Napoléon serait préparée scrupuleusement par le chef de l’État, en l’occurrence, la reine d’Angleterre et par les autres corps constitués, le Premier ministre, et les parlementaires. Commémoration ne veut pas dire jugement pour les Anglais. En réalité, soit il n’y aura rien qui sera fait en France le 5 mai, soit il y aura le strict minimum, c’est-à-dire le retour en France du général Gudin dont les restes ont été retrouvés en Russie et qui doivent rentrer dans le caveau des Gouverneurs des Invalides. Cette cérémonie devrait se faire le matin suivie d’une commémoration l’après-midi au pied du tombeau de Napoléon en présence des Ajacciens de Paris, du souvenir napoléonien, de la Fondation Napoléon et du Prince Napoléon qui déposeront une gerbe à cette occasion. Au-delà de cela, aura-t-on le droit d’assister comme du temps de Georges Pompidou à un vrai discours ? Y aura-t-il la volonté de montrer que notre histoire, telle qu’elle existe, soit comprise et assumée par tous ? C’est le vœu que je formule et j’espère qu’il sera tenu. 

Lire aussi : Murat – Romanov : l’interview croisée des descendants

Paradoxal quand on veut parler d’intégration et d’assimilation et que l’on occulte tout un pan du patrimoine ? 

Napoléon en est le meilleur des exemples. Quand il naît dans la famille Bonaparte, il est inconcevable qu’il puisse être plus tard empereur des Français et plus largement empereur de toute l’Europe. Napoléon est allé dans les meilleures écoles insulaires puis dans les meilleures écoles militaires du continent. Il a ensuite gravi les échelons par son mérite et par sa science du combat. Il est devenu ensuite chef d’État car il a mené des réformes que les Français du continent ne voulaient pas mettre en œuvre. Et c’est ça l’ascenseur social dont on parle tout le temps à tort et à travers.

C’est pourquoi à l’étranger, et vous parliez notamment de la Russie, pour les États-Unis mais aussi dans les pays sud-américains ou encore le fait que l’un des chapeaux tricornes de Napoléon fut acheté aux enchères par un industriel sud-coréen, tout cela montre bien l’universalisme de l’exemple napoléonien mais aussi qu’il n’y a pas d’idées préconçues. Au contraire, il peut être un exemple et même ses erreurs, en Espagne comme en Russie, n’ont pas de conséquences. 

C’est une œuvre considérable qu’il nous lègue et ramassée en si peu de temps, c’est exceptionnel.

C’est considérable. Ça tient en deux explications majeures : la première est qu’il est dans la continuité de la société commencée par Louis XVI, voulue aussi par la Révolution, cherchée également par le Directoire et qu’il parvient à faire aboutir car il est entouré d’une génération travailleuse, qui a des références, qui a une très bonne formation et à laquelle il donne les clés pour réussir. La seconde explication tient en le fait que l’épisode révolutionnaire a fait table rase du passé et qu’il y a nécessité de reconstruire. Ces deux volontés de poursuivre à la fois ce qui était fait, et d’élever ce que l’on appelle des masses de granit sur lesquelles nous nous appuyons encore aujourd’hui, on les doit à Napoléon. Le cadastre, par exemple, établit une volonté de la Révolution de déterminer et de conserver la propriété. Les prud’hommes, c’est la défense des salariés et la bonne régulation au sein de l’entreprise. Les lycées, c’est la pierre qui manquait pour passer du collège à l’université. On l’a oublié, mais c’était essentiel avec justement le baccalauréat qui servira de relais entre les deux.

Napoléon le dira, il ne sera pas un bonnet rouge, c’est-à-dire pas phrygien, ni talons rouges, c’est-à-dire pas noble, il sera national

La Légion d’honneur, c’est la méritocratie quelles que soient vos origines, votre métier, vos origines civiles ou militaires. Le premier ayant reçu la Légion d’honneur est un prélat, cela montre bien qu’il n’y a pas de déterminisme. De manière plus large, c’est aussi dire qu’un enfant modeste peut très bien devenir un jour maréchal, qu’une jeune fille qui travaille peut un jour devenir une princesse, il y a dans cette idée, le fait que l’on peut s’extraire de sa condition, ce qui n’était pas le cas avant et ce qui n’était pas le cas à cette époque en Europe et dans le monde entier et ce qui n’est pas encore le cas aujourd’hui. Napoléon est celui qui rend possible ce qui ne l’était pas. On confond ainsi certaines erreurs morales dans notre monde à nous, mais il ne faut pas jeter le bébé avec toute l’eau du bain. Prenons pour exemple l’aspect législatif, regardez les difficultés aujourd’hui pour établir une loi alors que la totalité du Code Civil a été rédigée en l’espace de trois ans. Il est imparfait, il y a plein de choses à revoir mais il est achevé à la fin du Consulat. 

Il est à la fois le continuateur mais aussi celui qui achève la Révolution ?

Napoléon le dira, il ne sera pas un bonnet rouge, c’est-à-dire pas phrygien, ni talons rouges, c’est-à-dire pas noble, il sera national. Cela veut dire qu’il est patriote sans le nationalisme, cela veut dire l’unité des français de l’Ancien Régime et de la Révolution sans pour autant faire le choix de l’un contre l’autre. Et cette idée précise d’être au-dessus des partis et de laisser l’opposition parlementaire exister : eh bien, nous en sommes directement les héritiers aujourd’hui. Ceux qui disent que c’est imparfait ont raison car son ambition était démesurée et qu’elle l’a conduit aussi à des abimes d’erreurs mais au-delà de cela, il a établi des piliers. Aucun de ses successeurs que sont Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe et bien sûr Napoléon III, n’est revenu sur les acquis de la Révolution. C’est une partie de la gloire et de la fierté des français d’avoir permis cette unité.

Sans Napoléon, et je parle du Bonaparte du début, la France se trouvait dans une impasse absolue. Le système de la banqueroute avait été installé par le Directoire et quand Bonaparte arrive, cela signifiait que si vous aviez cent francs en billet, cela n’en valait que trente-trois francs. Napoléon établit le franc germinal qui ne sera pas dévalué, qui sera permanent et qui sera indexé sur l’or. Cette monnaie durera jusqu’en 1926. Trouvez-moi un système monétaire ayant perduré aussi longtemps, je ne suis pas sûr que l’euro en fasse autant ! Il prend le pari pas uniquement pour lui mais aussi pour les générations suivantes d’un choix contraignant car il considère que c’est le seul gage de stabilité. 

D’où vient cet esprit génial ?

Je crois que c’est lié à sa famille, à son attachement, son amour pour la Corse, sa fierté d’être Corse. Il fallait justement avoir cette fierté en lui pour pouvoir aller au-delà des clivages continentaux. Il va se servir de certains échecs, de certaines difficultés qu’avait rencontrés Paoli en Corse comme une expérience qu’il fait sienne pour justement faire aboutir certaines réformes en France.  

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