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Le hanap, nécessairement inutile

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Publié le

29 mai 2026

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Du Roi Soleil aux amateurs du XIXe siècle, la passion française pour l’objet n’a cessé de mêler grandeur et profondeur. Chaque mois, L’Incorrect vous proposera une promenade dans les couloirs du temps.
© Aguttes

Il est des objets dont la fonction s’efface si parfaitement derrière la forme qu’elle en devient presque un alibi. Le hanap est de ceux-là. Vase à boire, pense-t-on, et pas tant que cela. Car il n’est pas tant destiné à étancher la soif qu’à en suspendre le geste.

Son nom lui-même, issu de l’ancien français « hanap » (que l’on rattache volontiers au germanique « hnapp », la coupe) qualifie la chose avec simplicité. Pourtant, l’objet se complique dès le Moyen Âge, il s’élève, se couvre, s’allonge, se ferme presque à l’usage. La lèvre hésite, la main admire. L’utilité recule bien vite, et l’objet devient serviteur de la beauté en soi : inutile, juste beau.

Il existe mille formes de hanaps, et c’est à les considérer que la saillie de Cyrano de Bergerac prend tout son sel : « Pour boire, faites-vous fabriquer un hanap ! » Conseil bravache que l’objet lui-même semble commenter. Qu’il se déploie en corne, souvent celle de la vache, et le voici simulant la serre d’un griffon fantastique ; sa courbure laissant passage au nez sans heurt. L’esprit précède la gorgée, et la contemplation se substitue à la boisson.

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Derrière ces formes, il faut entrevoir la main qui les fit naître. Le hanap est affaire de maîtres : orfèvres, graveurs, ciseleurs, réunis sous le regard exigeant des confréries qui, du Moyen Âge aux Temps modernes, veillèrent à la pureté du geste autant qu’à celle du métal. Chaque pièce engageait un nom, une réputation, un honneur presque. Ainsi, dans le silence des ateliers, se perpétuait cette idée simple et haute : la beauté, même inutile, ne souffre ni approximation ni hâte.

Car le hanap est d’abord une prouesse. Orfèvrerie, cristal de roche, pierres dures : chaque matière y est convoquée pour se dépasser elle-même. On le dote d’un couvercle, d’un pied, d’une tige : autant d’obstacles ajoutés à l’acte simple de boire. L’objet n’est plus qu’un prétexte. Et c’est précisément là que réside sa vérité : plus l’usage s’éloigne, plus l’objet s’accomplit.

Cette beauté inutile n’est pas née d’hier. Déjà, dans les récits de Pline l’Ancien, les collections antiques s’ordonnent autour de merveilles dont la fonction se dissout dans la rareté. Les coupes de cristal de roche – du quartz, que l’on croyait avec tant d’esprit être de l’eau fossilisée – en offrent une image presque parfaite.

Le hanap prolonge ce geste, sans le dire. Il ne sert pas : il manifeste. Il ne désaltère pas : il expose. Entre la coupe antique et la pièce d’orfèvrerie, une même tentation se dessine : celle de faire de l’objet un lieu où la main s’arrête, où le regard demeure. Las, notre temps ne se donne plus guère la peine de faire naître des objets aussi parfaitement inutiles. L’idée même de se dépasser dans un art pour la seule démonstration de sa maîtrise semble s’être retirée avec l’exercice de la beauté. Pourtant, dans un monde que les choses de l’homme exposent si souvent à une certaine laideur, il n’est pas vain de poursuivre cette exigence gratuite. Créer le beau, sans autre raison que lui-même, demeure peut-être l’une des plus justes réponses. Le hanap ne sert à rien : et c’est précisément ce qui le rend nécessaire.

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