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Festival de cannes

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Publié le

28 février 2020

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Confortablement installé à la terrasse du Bourbon, juste en face de l’Assemblée nationale, E. devisait avec Zo’ des derniers rebondissements de la grève des transports et s’apprêtait à déguster une troisième mauresque, sa bonne vieille canne accrochée au rebord de la table, lorsqu’une voix familière se fit entendre :

Eh bien alors, mon vieux E., vous voici affublé d’une canne, maintenant ?

Chantal de S., depuis que sa meilleure amie avait été élue députée LREM, hantait sans retenue les abords immédiats du Palais Bourbon.

 

 

– Serait-ce l’arrivée inopinée du grand âge, malgré la présence de mademoiselle ? Ou les suites d’une nouvelle chute dans votre salle de bain, comme lorsqu’il y a quelques années, une savonnette de gauche avait failli avoir votre peau ? À moins qu’il ne s’agisse d’un moyen détourné d’affirmer votre virilité déclinante, et de combattre symboliquement les ennemies de l’ordre phallocrate ?

 

– Chantal, vous êtes en pleine forme, aujourd’hui ! applaudit Zo’.

Darwen, donc, écrivait au début des années 1990 qu’en ville, on ne voit plus de cannes qu’aux mains des infirmes, ou de quelques jeunes gens qui essaient de relancer la mode pour se faire remarquer – et qui, écrit-il, y parviennent, puisqu’ils paraissent ridicules.

– Admirable, en effet, confirma E. en avalant cul sec son verre de mauresque. Le plus drôle, c’est que votre diatribe enflammée me rappelle un peu celle du génial auteur du Chic anglais, James Darwen, le nec plus ultra du misanthrope réactionnaire, à côté de qui Laurent Dandrieu a l’air d’un progressiste bon teint. Darwen, donc, écrivait au début des années 1990 qu’en ville, on ne voit plus de cannes qu’aux mains des infirmes, ou de quelques jeunes gens qui essaient de relancer la mode pour se faire remarquer – et qui, écrit-il, y parviennent, puisqu’ils paraissent ridicules.

 

– Par charité chrétienne, j’avais en effet omis cette hypothèse. Toujours est-il que, si même les réacs anglais sont de mon côté, vous n’avez plus qu’à oublier votre canne lorsque vous quitterez la terrasse !

 

– En fait, Darwen donne une précision qui renverse la perspective. Il reconnaît que si, en ville, la canne paraît désormais déplacée, en revanche, « elle est obligatoire à la campagne ».

 

– Mais tel n’est plus le cas du septième arrondissement depuis quelque temps, si je ne m’abuse.

 

Lire aussi : Omar Sy, retour vers le futur

 

– C’est là que vous faites erreur, à mon avis. Car la ville, la ville moderne, ce n’est pas seulement un lieu, c’est aussi et même d’abord un état d’esprit, une façon d’être et de vivre où effectivement la canne n’a plus sa place, sauf infirmité ou décorum, tout simplement parce que l’on n’y marche plus : lorsqu’on veut se déplacer, on se fait transporter par des machines, automobile, bus, métro, trottinette et tutti quanti. Mais quant à parcourir à pied des distances un peu significatives, pendant des durées relativement longues, il n’en est plus question. Sauf pour les amateurs de marche nordique, qui ont par conséquent inventé un ersatz de canne d’une parfaite inélégance. Et sauf, bien sûr, lorsque la rigidité mentale d’un chef de l’État suscite une interminable grève des transports qui ressuscite par contrecoup la marche à pied. Et qui, ce faisant, au lieu de déplacer les villes à la campagne, réintroduit la campagne au cœur de la ville.

Jacques Perret, un romancier que j’adore mais dont je vous déconseille formellement la lecture, ma chère Chantal, écrivait qu’à cheval, on se sent beaucoup moins républicain. Eh bien je vous assure qu’une bonne canne à la main, c’est exactement pareil.

– Et donc, s’esclaffa Zo’, rend la canne obligatoire !

 

– Sans aller jusque-là, on peut dire que dans cette campagne nouvelle, dans cette jungle urbaine, la canne redevient l’outil à marcher inventé par nos ancêtres les chasseurs-cueilleurs du paléolithique, qui avaient compris qu’elle permet d’accélérer la marche, de rythmer le mouvement, d’équilibrer le corps, et le cas échéant, de se défendre en cas d’attaque – d’un aurochs vindicatif ou d’un Vélib lancé à pleine course sur une piste cyclable. Jacques Perret, un romancier que j’adore mais dont je vous déconseille formellement la lecture, ma chère Chantal, écrivait qu’à cheval, on se sent beaucoup moins républicain. Eh bien je vous assure qu’une bonne canne à la main, c’est exactement pareil.

 

– Moins républicain, mais beaucoup plus snob, rétorqua Chantal.

De nos jours, le snob roule en trottinette électrique pour faire comme tout le monde, tandis que le dandy marche avec une canne.

– Ma chère, vous confondrez décidément toujours les torchons et les serviettes, les snobs et les dandies. De nos jours, le snob roule en trottinette électrique pour faire comme tout le monde, tandis que le dandy marche avec une canne. Et espère secrètement n’avoir pas trop d’imitateurs, ce qui l’obligerait à trouver autre chose.

 

 

Frédéric Rouvillois

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