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« Mais… mais enfin, E., qu’est-ce que vous faites avec votre verre ? Vous n’allez tout de même pas le renverser dans… »
Chantal, cuillère à soupe à mi-chemin entre l’assiette et la bouche, chuchotait son indignation tout en jetant des regards affolés à la cantonade et en désignant de son autre main l’objet et le corps du délit, démontrant du coup la supériorité de la femme sur l’homme, puisqu’elle peut faire plusieurs choses à la fois.
– Vous… vous versez votre vin dans votre assiette encore à moitié pleine de potage, mais… ça… ça ne se fait pas… C’est dégoûtant !
– Ma chère Chantal, votre logique imperturbable de bourgeoise féministe me laisse à chaque fois rêveur. D’un côté, vous n’hésitez pas à balancer aux orties ce que vous appelez avec hauteur les « stéréotypes du genre » en nous répétant après cette bonne Madame de Beauvoir qu’ils n’ont rien de naturel, qu’ils sont purement culturels, imposés par des millénaires de domination patriarcale, et qu’il est par conséquent légitime et urgent de s’en débarrasser. Mais de l’autre côté, cette fois en tant que bourgeoise, vous persistez à considérer que « ce qui ne se fait pas » est objectivement épouvantable et doit être interdit. Comme si la loi naturelle se calquait sur les usages en vigueur chez votre grand-mère Madame Veuve Trompier-Gravier. J’imagine que la Beauvoir devait être comme vous, refusant que l’on repasse deux fois le plateau de fromages et exigeant des couverts à poisson le vendredi. Elle aussi aurait hurlé en me voyant « faire chabrot ».
– C’est ce qui s’appelle faire fort Chabrol, glissa Zo’ à son voisin de table, un trader réfugié à Paris pour cause de Brexit qui opina vigoureusement sans trop comprendre pourquoi sa jolie voisine lui parlait tout à coup de Jean-Pierre Chabrol.
– Reconnais-le, c’est vrai que c’est pas très ragoutant – Lucien de S…, à un moment donné, se croyait toujours obligé de venir à la rescousse de son épouse, que cela rendait invariablement furieuse. Il paraît d’ailleurs que « chabrot » vient de chèvre, les paysans ayant l’habitude, après avoir versé du rouge dans leur soupe, de la boire comme des chèvres, directement à l’assiette.
– Mon vieux Lucien, je salue ton attitude chevaleresque – E. s’esclaffa intérieurement, en songeant à la rage de Chantal – mais je me permets de rester ferme sur mes positions.
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– C’est ce qui s’appelle faire fort Chabrol, glissa Zo’ à son voisin de table, un trader réfugié à Paris pour cause de Brexit qui opina vigoureusement sans trop comprendre pourquoi sa jolie voisine lui parlait tout à coup de Jean-Pierre Chabrol.
– Ferme sur mes positions, d’abord, parce que si ça ne se fait pas dans la bonne société urbaine, ça se faisait naguère en Périgord, dans le Bordelais et dans tout le sud-ouest. Et si François Mauriac, catho de gauche coincé, le décrit avec des haut-le-cœur, ainsi qu’on pouvait s’y attendre, Francis Jammes, en revanche, le merveilleux poète des pauvres, ou Paul-Jean Toulet, celui des Contrerimes, le pratiquaient avec délices. Comme avant eux Rabelais, ou Montaigne, ou Henri IV, le Béarnais, qui terminaient volontiers leurs écuelles en y ajoutant un verre de vin. Et qui ne le faisaient ni par snobisme, ni par souci d’originalité ou par goût de la provocation, mais tout simplement parce qu’ils trouvaient ça bon. Parce qu’ils y prenaient plaisir !
On raconte qu’au début des années 1990, dans un endroit très chic, le propriétaire des lieux, qui était alors meilleur sommelier du monde, avait engagé ses convives à faire chabrot avec un premier grand cru de Saint-Émilion ; le geste était beau, mais un peu inutile : ce serait comme de faire un coq au vin avec du Château Petrus.
– Je vous confirme que c’est franchement délicieux, même si la soupe est un peu fade ! intervint Zo’.
– Et même quand le vin n’est pas exceptionnel. On raconte qu’au début des années 1990, dans un endroit très chic, le propriétaire des lieux, qui était alors meilleur sommelier du monde, avait engagé ses convives à faire chabrot avec un premier grand cru de Saint-Émilion ; le geste était beau, mais un peu inutile : ce serait comme de faire un coq au vin avec du Château Petrus. Car même avec un vin quelconque et une soupe médiocre, on se régale, je vous assure… Et du coup, on oublie volontiers les préventions bourgeoises que l’on pouvait nourrir contre cet usage rustique, d’autant que personne n’est obligé de boire directement à l’assiette et d’en renverser la moitié sur la nappe ou sur sa cravate.
– C’est vrai que c’est pas mal du tout ! confirma Lucien, qui avait discrètement versé quelques gouttes de vin dans son assiette. Tu devrais essayer, ma chérie, ça va te…
– Ah, Chantal », ajouta E. avec un sourire, j’oubliais de vous dire, il y a juste un problème. Autrefois, dans les campagnes françaises, on considérait que ce plaisir était réservé aux hommes…
Frédéric Rouvillois
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