« Réseaux sociaux » fait partie de ces expressions dont le sens contredit tant la réalité qu’elle nous paraît tout droit sortie de 1984 – mais non, c’est bien le « monde libre » qui l’a produite. Le temps allant, il nous est désormais possible de mesurer les conséquences sociales désastreuses desdits réseaux, particulièrement sur la santé mentale des jeunes gens.
C’est à ce travail salutaire que s’attelle Jonathan Haidt, psychologue social, déjà auteur avec Greg Lukianoff du remarqué The Codling of the American Mind, qui montrait comment la surprotection parentale avait conduit à l’émergence, sur les campus étudiants, d’une génération hyper-sensible, non sans rapport avec le subjectivisme woke. Avec Génération anxieuse, il fait un pas de plus et démontre de manière incontestable la causalité entre l’utilisation des réseaux sociaux et cette panique psychologique qui a gagné l’ensemble de la génération Z. Tous les indicateurs sont au rouge, partout dans l’anglosphère, mais aussi dans le reste du monde. Pour ce qui concerne les États-Unis, les cas de dépressions majeures chez les adolescents ont explosé entre 2010 et 2020 : +145 % chez les filles (soit 30 % d’entre elles) et +161 % les garçons (soit 12 % d’entre eux). La dépression (+106 %), l’anorexie (+100 %), l’automutilation (+188 % chez les filles), les suicides (+91 % chez les garçons, + 167 % chez les filles) ont atteint des proportions inédites. L’anxiété (+134 %) touche désormais 25 % des étudiants.
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Ce phénomène, Haidt l’explique par « Le Grand Recâblage »: pour la première fois dans l’histoire, à cause de la diffusion du smartphone au tournant des années 2010, une génération a grandi connectée en permanence aux réseaux (en moyenne sept heures par jour pour des activités de loisir, sans compter les devoirs), ayant toujours en poche un portail « qui les éloigne de leur entourage et les attire dans un univers alternatif excitant, addictif, instable et inapproprié pour les enfants et les adolescents ». Comment nous sommes-nous laissés envoûter, alors qu’aucune étude d’impact n’a jamais été menée a priori ? Remontant aux années 1990, Haidt pointe un paradoxe : tandis que les parents, par surprotection, s’efforçaient d’éradiquer tout risque dans le monde réel, ils ont accordé à leur progéniture une indépendance quasi-absolue dans le monde virtuel. L’ordinateur a remplacé le jeu non surveillé en extérieur, les limites en moins. « En libérant un flux ininterrompu de contenus addictifs s’insinuant dans les yeux et les oreilles des jeunes et en supplantant les jeux physiques et les rencontres en chair et en os, ces sociétés ont reconfiguré l’enfance et chargé le développement humain à un point quasi inimaginable. » L’enfance fut ainsi transposée d’un monde réel fait de relations incarnées et synchrones, de communication à quelques-uns au sein de communautés avec des conditions d’entrée et de sortie, à un monde virtuel qui en est le parfait négatif – faisant des jeunes de véritables cobayes numériques.
Or, et c’est ce que l’on mesure désormais, les adolescents ne sont pas physiologiquement armés pour faire face à cette jungle virtuelle. « Contrairement aux aires cérébrales de la récompense qui arrivent tôt à maturité, le cortex frontal – essentiel pour la maîtrise de soi, la gratification différée et la résistance à la tentation – n’atteint sa pleine capacité qu’au milieu de la vingtaine. » Sur le plan social, le manque d’expériences sensibles n’est absolument pas compensé par les interactions virtuelles. Les conséquences, qui ne pouvaient qu’être fâcheuses, sont de quatre ordres au moins : le manque de sommeil, la privation sociale, la fragmentation de l’attention et l’addiction. Dans une dernière partie très opérationnelle, l’auteur propose tout un tas de solutions, de l’échelle familiale à la sphère politique, pour endiguer le phénomène, parmi lesquelles l’interdiction des réseaux sociaux avant 16 ans, l’interdiction des smartphones à l’école et le retour aux relations ludiques réelles. N’en déplaise aux libertariens de tout poil, il faut de la régulation, et vite.






