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Georges Károlyi : « les Hongrois, qui sont des gens fiers, n’admettent pas que certains prétendent leur apprendre aujourd’hui ce que sont les « valeurs européennes » »

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Publié le

9 septembre 2020

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Le comte Georges Károlyi est ambassadeur de Hongrie en France depuis 2015. Arrivé enfant à Paris en 1948 lorsque son pays bascule dans le bloc soviétique, il fait toute sa carrière dans notre pays, tout en montant en Hongrie la Fondation Joseph Károlyi, du nom de son grand-père qui assista l’empereur Charles Ier d’Autriche – également roi de Hongrie sous le nom de Charles IV – dans ses derniers instants d’exil à Madère en 1922 et s’occupa de l’éducation hongroise des enfants royaux en Espagne (1924-1926). Il revient pour nous sur la figure de son grand-père dont il vient de publier les mémoires aux éditions Lacurne et évoque également la vocation européenne de la Hongrie. Propos recueillis par Benoit Dumoulin.
ambassadeur de Hongrie en France

Monsieur l’Ambassadeur, vous appartenez à l’illustre famille Károlyi qui a donné de nombreux grands serviteurs de l’État à la Hongrie. Malheureusement, l’histoire officielle a surtout retenu votre grand-oncle Mihály Károlyi, le « comte rouge » qui fut l’éphémère président de la République Hongroise en 1919 après avoir détrôné les Habsbourg en 1918 et avant d’être lui-même balayé par la révolution bolchevique de Béla Kun. Alors que son demi-frère, le comte József Károlyi (1884-1934), votre grand-père, est une figure bien plus attachante, par sa fidélité dynastique aux Habsbourg et son conservatisme politique qui le place dans la lignée des grands catholiques sociaux. Pouvez-vous nous brosser son portrait et nous expliquer pourquoi vous avez voulu ainsi le mettre en avant ?

À l’étranger, le nom de mon grand-oncle Mihály était connu parce qu’il a été, même si c’est pour peu de temps, Premier ministre et président de la République. Mais même à une époque où « tout changeait », le label de « comte rouge » était loin de rendre justice à l’image de ma famille. C’est pour cette raison que j’ai souhaité rétablir l’équilibre en faisant sortir de l’oubli la personnalité de mon grand-père, dont les qualités humaines – dont je n’ai pu qu’entendre parler, ne l’ayant pas connu – m’avaient fortement impressionné.

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J’étais particulièrement admiratif devant le fait que contrairement au comportement habituel des courtisans, qui se rapprochent du souverain pour obtenir de lui avantages et prébendes, il s’est mis au service de la dynastie alors qu’elle n’était plus rien : sans feu ni lieu, sans argent, sans soutien, sans avenir. Bien au contraire, c’est lui qui a failli y laisser sa fortune. C’est cela, la vraie solidarité : venir en aide à quelqu’un alors que rien ne vous y oblige si ce n’est votre propre conviction, la cause à laquelle vous croyez, au prix parfois de vos propres avantages. C’est pour cela que je suis fier de mon grand-père.

Pourtant, avant de devenir le porte-étendard du légitimisme, József Károlyi militait, avant la Première Guerre mondiale, au sein du parti indépendantiste hongrois. Comment expliquez-vous une telle évolution ?

Cette apparente contradiction est le résultat des bouleversements de l’époque. Souhaiter l’indépendance de son pays dans un cadre institutionnel structuré est une chose, accepter le chaos et l’expulsion brutale du souverain en est une autre. À cela s’ajoute le fait – peu connu – qu’aussi bien le roi Charles IV que plus tard son fils Otto ont manifesté vis-à-vis de la Hongrie un attachement très particulier qui ne pouvait qu’aller droit au cœur de tout patriote hongrois. Sur son lit de mort, le roi délirait en hongrois.

La suite des événements n’a fait que le conforter dans la conviction que le légitimisme était de l’intérêt supérieur du pays, dans le contexte de désarroi qui a marqué l’entre-deux-guerres

Ses deux tentatives de restauration ont eu lieu en Hongrie, pas en Autriche. Et c’est dans le train qui menait le couple royal à l’exil, « quelque part entre Fehérvárcsurgó et Székesfehérvár », que mon grand-père a déclaré au roi qu’il se mettait sans réserve à sa disposition. La suite des événements n’a fait que le conforter dans la conviction que le légitimisme était de l’intérêt supérieur du pays, dans le contexte de désarroi qui a marqué l’entre-deux-guerres. Il y voyait la boussole capable de préserver la Hongrie de l’isolement total, et de la tentation des dérives qui en étaient la conséquence logique.

Dans votre introduction, vous vous livrez à un exercice intéressant d’uchronie : « L’on ne peut ni refaire l’histoire, ni faire parler les morts, mais mon grand-père, aîné d’à peine deux ans de Robert Schuman, s’il avait vécu ne serait-ce que vingt ans de plus, se serait certainement associé avec conviction à la construction européenne amorcée par l’illustre Mosellan… En même temps, son inébranlable patriotisme lui aurait fait considérer avec suspicion, et même avec rejet, toute construction qui ne prendrait pas en compte les intérêts de la nation hongroise ». Cette volonté de s’inscrire dans la logique de la construction européenne tout en veillant à préserver la souveraineté de la nation hongroise, n’est-ce pas la politique que tente de suivre précisément le gouvernement de Viktor Orbán que vous servez ? À terme, est-elle tenable dans la mesure où l’intégration européenne diminue toujours plus les marges de souveraineté des États ?

L’uchronie n’est qu’apparente quand il s’agit de chercher une explication à la succession des événements qui marquent l’histoire d’un pays. Mon grand-père était ce qu’on appelait à l’époque un chrétien social, autrement dit, en termes d’aujourd’hui, un démocrate-chrétien. Dans son livre Pour l’Europe, Robert Schuman a écrit que « la démocratie sera chrétienne ou elle ne sera pas. Une démocratie antichrétienne sera une caricature qui sombrera dans la tyrannie ou dans l’anarchie ». 

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Ce dont je suis sûr, c’est qu’une telle profession de foi aurait tout aussi bien pu être écrite par mon grand-père, qui avait autant en horreur la tyrannie et l’anarchie, pour les avoir personnellement expérimentées (il a failli être pendu avec ma grand-mère par les révolutionnaires de 1919), qu’il était acharné à défendre les valeurs chrétiennes et le constitutionnalisme dans lesquels il voyait le gage du bon gouvernement. L’uchronie n’est ici qu’un essai de débusquage des logiques que le temps a interrompues.

L’enracinement de la Hongrie dans l’Europe est une réalité qui ne date pas d’hier. Les Hongrois ont eu une occasion de rappeler leur sens de l’humour lorsque, recevant les félicitations de leurs partenaires pour leur « entrée dans l’Europe » en 2004, ils refusaient cette formulation en rappelant qu’ils ne pouvaient pas « entrer » dans l’Europe puisqu’ils n’en étaient jamais sortis. C’est pourquoi les Hongrois, qui sont des gens fiers, n’admettent pas que certains prétendent leur apprendre aujourd’hui ce que sont les « valeurs européennes ». Pour nous, ces valeurs sont claires : racines chrétiennes, respect mutuel, démocratie, liberté, patriotisme. Elles l’étaient pour mon grand-père, elles le restent aujourd’hui. L’on peut effectivement y voir une continuité. L’effondrement de la monarchie austro-hongroise avait laissé la Hongrie orpheline. 

L’Europe représente aujourd’hui le cadre dans lequel la Hongrie souhaite poursuivre son histoire

Vaincue, mutilée, ruinée, isolée, abandonnée à son sort par les puissances victorieuses, vendue après la Seconde Guerre mondiale au bloc soviétique, le retour à la constitutionnalité dynastique étant devenu impossible, l’Europe représente aujourd’hui le cadre dans lequel la Hongrie souhaite poursuivre son histoire. Il y a donc vraiment, à mes yeux, une continuité conceptuelle entre les deux. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu donner le nom de mon grand-père à la fondation que nous avons créée en Hongrie – la Fondation Joseph Károlyi – et que j’ai demandé au grand européen qu’a été Otto de Habsbourg d’en être le président d’honneur, ce qu’il a accepté avec joie. Mon grand-père était fier de son pays. Il faut pouvoir être fier de l’Europe. Les deux sont parfaitement conciliables si l’on arrive à trouver – ce qui n’est pas aujourd’hui le cas – le bon équilibre entre la souveraineté légitime des États et les compétences dévolues aux structures communes. C’est ce que souhaite la Hongrie : rien de plus, mais rien de moins.

De Budapest à Madère. Les dernières heures de la monarchie hongroise.

Comte József Károlyi

Avant-propos du comte Georges Károlyi

Éditions Lacurne

232 p. – 26 €

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