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Gérald Bronner : la sociologie contre le réel

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Publié le

4 novembre 2025

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Que peut la sociologie pour éclairer la notion de réel ? À lire le nouveau navet de Gérald Bronner, universitaire star du service plubic, on objectera que non seulement elle n’a rien à dire sur le sujet, mais qu’en plus elle est par nature un empêchement de « penser le réel ». Éclaircissements.
© Saturne dévorant un de ses fils

Les sociologues détestent les sciences inexactes. C’est pourquoi dans ce pensum de presque 450 pages, pas une référence précise n’est faite à un corpus philosophique – on évacue tout au plus Aristote, Platon et Duns Scot d’un revers de main, en reconnaissant qu’ils ont peut-être fait beaucoup pour creuser le sujet mais que la question n’est plus là. Lorsqu’on est sociologue, monsieur, on s’appuie sur du sérieux, sur des faits, sur du concret : voilà pourquoi l’élève Bronner se contentera de citer, pour appuyer son propos, des biologistes, des statisticiens, des psychologues voire des « data analystes ».

Vous me direz que c’est normal, qu’il s’agit d’un essai de sociologie. En tant que tel, rien de grave à ce que l’ami Bronner fonde toute sa « thèse » sur des observations : chiffres, diagrammes, expériences scientifiques… Sauf qu’il n’y a ici aucune thèse véritable, rien à étayer sinon la simple juxtaposition de syndromes de post-réalité dont la plupart sont déjà fort éventés : ainsi a-t-on droit aux incontournables effets Mandela, aux adolescents hikikomori, à ces jeunes qui pratiquent le « shifting » (changement de réalité, une simple version TikTok du voyage astral et dont la mode aura duré moins de deux ans), à ce type qui s’est marié à une entité virtuelle au Japon (tarte à la crème que plus personne n’ose dégainer depuis 2012) et bien sûr au métavers, dont Gérald constate la fabuleuse innocuité, tout déçu qu’il est de s’être procuré un joli casque et de beaux gants haptiques pour visiter l’équivalent virtuel de salles polyvalentes désertes… Sans pour autant en tirer les conséquences que Jean Baudrillard concevait pourtant 40 ans avant lui, sans avoir eu besoin de chausser de ridicules lunettes : nous sommes déjà dans le métavers, puisque la réalité est précisément l’objet sacrificiel du xxe siècle.

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C’est tout le problème du sociologue, qui se sent investi d’une mission humanitaire et qui à ce titre ne prend même pas la peine de faire le distinguo nécessaire entre le réel (acception morale d’un socle commun de l’expérience humaine) et la réalité (simple somme des partitions du sensible), se limitant à établir une sorte de compendium des « assauts contre la réalité » comme si cette dernière était absolue, et donc absolument défendable. Des « assaillants » que Bronner identifie dès les premières pages au Grand Satan du moment, Donald Trump, en nous rappelant, perché sur son promontoire de bon goût universitaire, que la réalité n’a jamais été aussi menacée depuis que le 47e président des États-Unis est au pouvoir… Trump, hérault de la post-vérité ? Comme si le socialisme ne l’avait pas été depuis un siècle. Candeur sans limite ou mauvaise foi suprême ? Les deux sont embarrassants.

La sociologie, vaine pensée quantitative, ne peut entre les mains de Bronner que cela : faire se concurrencer deux spectres de l’expérience humaine du réel, l’un admis (ce serait celui du bon sens mathématique, de la raison, donc forcément anti-trumpiste) et l’autre « corrompu » – celui de la volonté humaine qui infléchit et tord l’expérience des possibles. Pourtant, ces deux spectres appartiennent bien à un même champ d’expérience plus grand, qu’il convient d’interroger… ce qu’il évite soigneusement, dorloté par le doux babil de l’infibulation sociologique. Pour des interrogations profondes sur le réel, on s’en remettra plutôt à l’excellent Traité des mondes factices de Pierre Déléage (PUF, 2003).


L’ASSAUT DU RÉEL, GÉRALD BRONNER, PUF, 434 p., 22 €

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