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Grand entretien avec Frédéric Rouvillois, conservateur en chef

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Publié le

13 décembre 2017

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Le monumental Dictionnaire du conservatisme dirigé notamment par nos collaborateurs Frédéric Rouvillois et Christophe Boutin (avec Olivier Dard) tombe à point nommé. Ce mot indéniablement de droite, et étrangement boudé par la France depuis des siècles, connaît une vogue sans pareille depuis quelques années. Exploration d’un continent aussi inconnu que salutaire, en compagnie de l’un de ses théoriciens.

 

Conservatisme : de ce mot qui commence mal, comme disait l’autre, a-t-on une définition ?

Ce qui est certain, c’est que, pour reprendre les termes de la question, on n’a pas une définition, unique, stable et unanimement reconnue, du conservatisme, comme le constateront du reste les lecteurs de notre dictionnaire. D’abord, parce que le terme, même si l’on se limite à son acception politique, est utilisé avec des sens différents dans de nombreux pays  : le conservatisme britannique, héritier des tories, est ainsi clairement différent du, ou plutôt des divers conservatismes américains, des conservatismes catholiques allemand ou autrichien, du conservatisme indien du Bharatiya Jana Party, etc., sans même parler, bien sûr, de ce que les médias qualifient parfois de conservatisme, comme celui des généraux marxistes léninistes à l’origine du coup d’État de Moscou en août 1991, qui prétendaient «  conserver  » dans sa structure l’Union soviétique menacée par la Perestroïka

À quoi s’ajoute le fait que, même si on se limite à un seul pays, en l’occurrence à la France, on constate que le mot conservatisme a eu, depuis sa naissance, une histoire complexe et mouvementée : d’abord employé par des partisans de Robespierre, il est ensuite récupéré par Chateaubriand, qui en fait le titre de l’une des revues les plus influentes de la Restauration, et par le tout jeune Victor Hugo, qui fonde avec ses frères «  Le Conservateur littéraire » pour y publier ses premiers poèmes ultra-royalistes ; adopté par les penseurs de la contrerévolution, il sera repris par les partisans du juste milieu sous la Monarchie de juillet, par le centre-gauche d’Adolphe Thiers dans les premiers jours de la IIIe République, par la gauche de Gambetta, puis par les partisans du comte de Paris…

À certains égards, le conservatisme paraît encore beaucoup moins articulé que les autres grandes doctrines politiques qui se font jour à la même époque : on sait que le réactionnaire regarde vers l’arrière ; que l’aspiration à la liberté fonde le libéralisme ; que le populisme se ramène à l’affirmation des droits du peuple, et que le communisme rêve d’établir la communauté des biens. Quant au conservateur, on sait qu’il prétend conserver, certes, mais on ignore l’essentiel : ce qu’il veut conserver. Est-ce tout ce qui existe ici et maintenant ? Ou seulement une partie ? Ou bien ce qui existait jadis ? Et ce, pour combien de temps, et selon quelles modalités ?

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

En somme, le point de départ n’est pas très satisfaisant, et l’on comprend qu’un homme aussi fin que Thierry Maulnier ait pu, au regard de cette indécision originelle, déclarer que le conservatisme était un mot qui commençait mal. On le comprend, alors même que Thierry Maulnier correspond à ce que, du point de vue de l’histoire des idées, on peut qualifier de conservatisme. C’est-à-dire, une pensée qui, dans la filiation de l’Anglais Edmund Burke et de ses Réflexions sur la révolution de France, se méfie des grands principes des Lumières, la tendance à l’abstraction, le progressisme, l’individualisme, l’universalisme, le rationalisme, le volontarisme, l’artificialisme, à qui elle reproche d’aller à l’encontre de la véritable nature de l’homme et de laisser le champ libre aux pires violences. Et notamment, à ce que l’on appellera beaucoup plus tard le totalitarisme.

 

Vous invoquez Chateaubriand. Mais le conservatisme a-t-il vraiment une histoire en France, ou est-ce un produit exotique ?

Je viens de parler de l’Anglais Burke, qui écrit bien avant que Chateaubriand ne publie, en 1797, l’assez ambigu Essai sur les révolutions, puis qu’il ne devienne l’auteur du Génie du christianisme. Mais Burke lui-même n’a pas inventé ce que, du point de vue de l’histoire des idées, on range désormais sous le nom de conservatisme. Ce dernier correspond à l’une des grandes tendances de l’esprit humain, et par conséquent, il a, de tout temps, eu des détracteurs, mais aussi des partisans, même si le mot n’était pas utilisé.

Dans le Dictionnaire, nous avons ainsi fait place à Saint Thomas d’Aquin, à Olivier de Serres, à Bossuet et aux acteurs de la Querelle des Anciens et des Modernes ; mais nous aurions pu parler aussi de Montaigne, du « Parti des politiques » du temps de la Ligue, ou de Boileau, que le hasard fit naître dans l’appartement où l’on avait écrit la Satyre Ménnipée. Au total, le conservatisme a donc, en France et dans le monde, une histoire – avant comme après Chateaubriand. Et s’il en est ainsi, c’est parce qu’il traduit toujours une manière d’inquiétude face à la fragilité des choses en général, et de la civilisation en particulier.

La volonté de conserver résulte toujours de la prise de conscience d’une menace portant sur des valeurs, des principes, des réalités que l’on juge essentiels

On croit assister à une flambée conservatrice, en France, en ce moment : est-elle seulement intellectuelle ?

Elle est d’abord « intellectuelle » : la volonté de conserver résulte toujours de la prise de conscience d’une menace portant sur des valeurs, des principes, des réalités que l’on juge essentiels. Mais ensuite, elle peut se manifester sur tous les plans, et par tous les moyens. Nous ne nous sommes pas beaucoup étendus sur la question dans notre Dictionnaire, mais on pourrait démontrer assez aisément que la nutrition, la cuisine, la gastronomie, traduisent de nos jours de façon éclatante ce retour du conservatisme.

La nourriture, avec la flambée du « bio », qui connaîtrait une croissance de 20 % par an, et qui ne concerne plus seulement, comme jadis, quelques petits groupes de bobos écolos urbains (conservateurs sans le savoir), mais la très grande majorité des Français : le « bio », c’est-à-dire le retour à la terre, à la nature, au qualitatif, à une certaine décroissance, aux circuits courts, à l’enracinement, etc.

Dans une gamme proche, souvenons-nous aussi de l’intérêt croissant pour les légumes anciens, les fruits d’autrefois, les races d’élevage locales : pour ce que l’on nomme parfois les « bons produits », ceux qui ont du goût dans notre assiette, et qui présentent l’avantage de ne pas dévaster la planète au profit des multinationales américaines. Le slogan consensuel, sur ce plan, ce n’est en aucun cas « du passé faisons table rase », ni même « le changement c’est maintenant », c’est plutôt « retrouvons nos racines », et par là même, retrouvons-nous.

Même remarque pour la cuisine, et pour l’incroyable fascination qu’elle suscite dans le (très) grand public : où il est question de faire les choses soi-même, pour sa famille et pour les siens, lentement, amoureusement, si possible en reprenant des recettes traditionnelles transmises par les anciens. La plupart des grands chefs n’hésitent pas, du reste, à raconter que leur vocation leur est venue en épluchant des patates dans la cuisine de leur grand-mère, et en observant comment celle-ci interprétait des recettes qu’elle-même tenait de ses aïeules.

Le conservatisme pourrait être défini comme un regard prudent sur la réalité, qui n’empêche d’ailleurs ni l’enthousiasme, ni l’émerveillement, au contraire ; un regard prudent, ainsi qu’une volonté résolue de combattre ceux qui prétendent que « demain on rasera gratis »

Aux antipodes des tendances modernistes encore à la mode il y a 15 ou 20 ans, comme l’épouvantable « gastronomie moléculaire » d’Hervé This, qui consistait à réaliser des goûts impossibles à l’aide de machines sophistiquées et de combinaisons chimiques, ou la (soi-disant géniale) cuisine expérimentale-conceptuelle d’un Ferran Adria, qui prétendait être à la cuisine traditionnelle ce que « l’art contemporain » est à l’art classique, récusant l’idée du « bon » au même titre que l’art contemporain refuse celle du «  beau  ». Comme ces avant-gardes nous paraissent ringardes, et ridicules ! Comme elles sont loin de la cuisine d’aujourd’hui, celle qui enthousiasme les Français, et qui me paraît, au sens le plus profond du terme, foncièrement conservatrice !

Or, si l’on revient à la question de départ, on doit reconnaître que ce fait particulier, ce petit fait, mais qui concerne la vie quotidienne des gens, peut être interprété comme le signe d’un renouveau du conservatisme : c’est-à-dire, je me répète, du désir de se retrouver, de reconstituer des repères, des familiarités, des racines, dans un monde qui tend inexorablement à les faire disparaître.

 

Lire aussi : Le conservateur vu par Chantal Delsol

 

L’attitude conservatrice, dites-vous, est toujours une « réaction » face à une menace. N’est-ce pas alors essentiellement une pensée ou une attitude limitée ?

On pourrait la juger limitée si la vie humaine n’était pas, en permanence, une réaction à des menaces de tous ordres, de gravité variable. Un philosophe a écrit jadis que « vivre c’est réagir ». Il aurait pu ajouter, même s’il se méfiait du mot, que vivre, c’est conserver, puisque c’est à partir de ce que l’on conserve, que l’on va pouvoir construire, réfléchir, aimer, mais aussi réformer et critiquer. Le même auteur ajoutait du reste que « la tradition est critique ».

Finalement, le conservatisme pourrait être défini comme un regard prudent sur la réalité, qui n’empêche d’ailleurs ni l’enthousiasme, ni l’émerveillement, au contraire ; un regard prudent, ainsi qu’une volonté résolue de combattre ceux qui prétendent que « demain on rasera gratis », ou que « nous serons comme des dieux », pour reprendre la promesse du Serpent de la Genèse. Au total, il ne me semble donc pas qu’il s’agisse d’une attitude limitée – qu’en pensez-vous ?

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

La France est-elle sur ce plan en avance ou en retard ?

Ni l’un, ni l’autre. On pourrait parler d’avance ou de retard s’il n’existait qu’un seul conservatisme, dont on pourrait mesurer le degré d’avancement relatif. Mais tel n’est pas le cas, et, sur ce plan, chaque pays suit sa propre route. Ce qui est clair, en revanche, c’est que celle de la France a été très profondément perturbée par son histoire, et spécialement, par le moment révolutionnaire. Car c’est à la suite de ce dernier que le conservatisme va se constituer en France.

L’une des questions, à cet égard, est de savoir s’il est en quelque sorte « coincé » entre deux façons antagonistes d’envisager la Révolution, le mode libéral et le mode contre-révolutionnaire, ce qui le prive rait d’espace vital, d’oxygène, et rendrait « le conservatisme impossible », ainsi que l’a affirmé François Huguenin dans un ouvrage magistral. Ou si, à l’inverse, ce qui est mon opinion, il intègre, sur le mode flou de la nébuleuse, des éléments divers, des sensibilités plus ou moins compatibles et convergentes, pouvant relever aussi bien de la tradition libérale que de la pensée réactionnaire.

Et de fait, de la même façon que le mouvement se prouve en marchant, il me semble que, dans un pays comme le nôtre où le terme lui-même a été honni et méprisé pendant plus d’un siècle, le conservatisme démontre depuis quelques années qu’il n’a rien d’impossible. Et qu’il répond, ici comme ailleurs, à un besoin d’autant plus profond que la mondialisation, l’uniformisation, la modernité ou la post-modernité installent aujourd’hui les personnes dans une situation inédite de licence, d’aliénation et de solitude extrêmes

 

Lire aussi : La Droite a-t-elle gagné le combat idéologique ?

 

Certaines traditions importées, comme l’islam pour ne pas le nommer, ne vont-elles pas être tentées d’utiliser ce conservatisme ?

Si ce conservatisme implique, comme j’en suis persuadé, une réappropriation, culturelle, identitaire, historique, sans laquelle il n’aurait ni sens, ni consistance, alors il me semble que les traditions étrangères, si respectables soient-elles par ailleurs, ne pourront profiter de cette vague que de façon marginale.

 

Qu’implique de « vivre et penser » comme un conservateur ?

Vivre et penser en se situant dans une continuité, dans une durée longue, celle de la famille, des héritages, des transmissions, de la culture, de la langue – et non pas, pour reprendre l’image célèbre, comme un enfant trouvé, vivant célibataire et mourant sans descendance.

 

 

DICTIONNAIRE DU CONSERVATISME
Sous la direction de Christophe Boutin , Frédéric Rouvillois , Olivier Dard
Éd. du Cerf
1 072 p. – 30 €

 

 

 

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