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Le conservateur vu par Chantal Delsol

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Publié le

7 décembre 2017

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Delsol

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Dans ce texte extrait du Dictionnaire du conservatisme (Éd. du Cerf), la philosophe replace le conservateur dans son biotope, ce lieu commun qui est le monde où, la persévérance s’affronte au réel pour le rendre habitable et transmissible.

 

Le conservateur ne considère pas la société comme une œuvre d’art nouvelle à créer de ses mains, mais comme un monde qui lui préexiste, avec ses caractères et ses lois propres, qu’il est en charge de veiller et d’améliorer. Le conservateur voit la politique comme une praxis (une action sur une matière déjà là) et non comme une poiésis (une création). C’est pourquoi le jardin représente sans doute le symbole le plus vivant et le plus efficace de la pensée conservatrice. Le jardinier est celui qui se complaît à améliorer de ses mains le monde naturel. Il l’améliore pour son plaisir et son utilité, pour la beauté et l’harmonie. Le conservateur améliore la société par l’éducation et la politique – qui sont des arts de jardinage : ici l’artisan ne crée pas son objet, il le reçoit et le modèle. Il fait cela pour le bien commun, pour le bonheur et aussi pour l’honneur. Car on a à cœur de laisser derrière soi plus et mieux que ce qu’on a reçu et trouvé.

Cultiver consiste à grandir ce qui existe hors de soi et selon des lois qui bien souvent nous dépassent. Ce n’est pas un travail mécanique d’accroissement des choses. Mais plutôt un soutien au grandissement naturel, une orientation de ce qui vit – tout cela qui exige une attention soutenue, un soin patient, une vigilance et une intelligence de chaque instant, parce qu’il y a là une sorte de face à face dans lequel il faut laisser la nature, ou la société, à sa croissance propre, tout en orientant doucement et en dissuadant des vices. Comme le jardinier, le conservateur n’est pas le créateur ni même le maître du chef-d’œuvre, il n’en est que la sentinelle affairée. Il arrive aussi que cet artisan ressemble à un dompteur de fauve, quand les épines ravagent les moissons ou quand la violence et la perversion désolent la patrie humaine. Un affrontement sans merci oppose l’artisan à un monde vivant qui résiste et ne ploie pas, un monde plus grand et fort que lui, auquel il oppose son intelligence et sa sagesse.

D’où viennent la patience et l’équanimité, qui consistent à toujours recommencer cette lutte incessante contre l’ortie et l’injustice, sans découragement ni révolte ? Elles viennent de l’amour pour ce monde.

Cultiver consiste à grandir ce qui existe hors de soi et selon des lois qui bien souvent nous dépassent. Ce n’est pas un travail mécanique

 

Au Moyen Âge, culture s’applique seulement à la terre, et plus tard, à partir du XVIIe siècle, concerne la formation de l’esprit. Culture et culte à l’origine signifient la même chose : soigner, faire grandir, élever, honorer. La culture est une sorte de prière : prendre le réel pour l’élever, c’est l’honorer, et vouloir le grandir, c’est déjà le juger grand, digne du soin qu’on lui apporte. On ne développe, de tant d’efforts, que ce qu’on révère. La philosophie du jardinier commence avec un amour persévérant. Le jardinier chérit la nature en dépit de ses imperfections, de ses épines et de ses mauvaises herbes. Le conservateur chérit la réalité du monde, en dépit de l’injustice et du désert constant de la fraternité vraie. C’est que le jardinier espère toujours faire pousser des fleurs au milieu des pierres, et son soin patient peut y parvenir. On peut aussi faire pousser la justice au sein même des sociétés dépravées, à force de soin et de ferveur.

 

La tâche est épuisante

 

En ce sens, l’adversaire du conservateur est celui qui n’aime pas le monde, qui voudrait le refaire à partir de rien afin de le refonder sur d’autres principes. Le conservateur pense qu’il n’est pas à même de réinventer les fondements, parce qu’il n’est pas lui-même à l’origine des choses, et ne peut que poursuivre et améliorer une œuvre qui le précède et le dépasse. Un conservateur ne se trouve pas humilié de dépendre de plus haut que soi. Il se sait petit devant la nature, devant Dieu, il ne s’en formalise pas plus que ça – et surtout ne s’en révolte pas.

Le conservateur est celui qui veut augmenter le monde à partir de ce qu’il est, tenant compte de son histoire, de ses habitudes (et même de ses préjugés, disait Burke, et même de ses scrupules ataviques, disait le dissident tchèque Belohradsky).

En ce sens, le progressiste, quand il n’est pas vicié par le prométhéisme idéologique, n’est pas si loin du conservateur. Les deux adversaires du conservateur sont le démiurge, qui se prend pour le Dieu créateur, et le réactionnaire fataliste qui voudrait tout laisser en l’état.

On voit bien que la défaillance du conservateur est le découragement, et constamment il est tenté par le « tant pis ». La tâche est épuisante, les orties débordent, l’injustice crie, et chaque matin il faut recommencer. Cet affrontement inlassable avec la nature, avec la société, raconte le combat contre le mal et révèle l’humanité qui se définit par son grandissement

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