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Guido Ceronetti : Virtuose, rebelle et mystique

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Publié le

5 avril 2019

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Culture-CeronettiBrussel

Guido Ceronetti nous a quittés à l’automne dernier. Célébré par Cioran, auréolé d’une indiscutable gloire en Italie, la présence française de ce mystique hétérodoxe au style éblouissant s’était un peu éclipsée ces dernières décennies. Après Fario l’an dernier, Le Cerf fait néanmoins paraître de nouveaux inédits : Pour ne pas oublier la mémoire et Insectes sans frontières. En vue d’assurer la nécessaire postérité du maître italien, nous nous sommes entretenus avec l’un de ses traducteurs qui fut aussi son ami et qui se trouve également être un prestigieux collaborateur de L’Incorrect : Samuel Brussell.

 

 

Vous avez rencontré Ceronetti par Cioran. Les deux écrivains se sont-ils connus, humainement ?

Ceronetti et Cioran se sont connus et se sont écrit et fréquentés de 1979 jusqu’à la mort de ce dernier. Leur rencontre s’est faite par le biais d’une interview que Ceronetti a réalisée avec Cioran pour La Stampa. Cioran s’y montrait sous des traits extraordinairement humains et attachants – un vrai philosophe. Dans cet entretien, il fustigeait le nihilisme de la liberté sans limites : « Le culte de la liberté sans frein, disait-il, a atteint, dans nos démocraties, un niveau de destructivité inégalé. Car cette liberté au fond flatte dangereusement le côté démoniaque de l’homme. C’est un principe éthique satanique. Certes, sans liberté, la vie est inconcevable.

 

Mais une liberté illimitée – qui ne connaît aucune limite légale écrite – conduit forcément à la destruction totale. (…) L’Europe n’a qu’une idée fixe, poursuivait Cioran, sortir de l’Histoire, s’adonner exclusivement à la liturgie des vacances, au culte de l’argent et de la consommation, à la religion du week-end et des autoroutes de la mort. » « La pensée, lui répondait Ceronetti, cependant, n’a pas totalement capitulé en Europe. Au milieu de l’enfer de la liberté illimitée, quelque tête damnée s’obstine encore à penser. Penser est une chose vitale. Celui qui pense connaît la peur, mais en même temps il arrive à dépasser cette peur car il fait front à son destin. » Ceronetti et Cioran ont échangé une correspondance en français, dont j’ai lu avec délectation quelques morceaux chez Ceronetti : un fleuron de l’humanisme du XXe siècle.

 

Vous avez fait connaître au public français l’immense Gomez Davila, qui écrivait des «scolies». Éprouvez-vous un goût particulier pour l’écriture fragmentaire ?

Je me souviens d’avoir proposé au traducteur Michel Bibard de traduire Nicolas Gomez Davila tout en redoutant sa réaction : Michel était un noble républicain de gauche. Il a accepté de traduire le penseur colombien avec une grande joie et j’en ai été très surpris ! Il y a dans la forme du fragment une fulgurance et une efficacité immédiates, qui échappent à la pesanteur et à l’enfermement des systèmes philosophiques : je pense à Joubert, à Rozanov, à Lichtenberg, au Baudelaire des Fusées (aux Grecs et aux Romains aussi, bien sûr) … des auteurs qui appartiennent à la généalogie de Cioran et de Ceronetti.

 

Ceronetti s’intitule lui-même « le Philosophe Inconnu ». Qu’entendait-il par là ?

C’est Louis Claude de Saint-Martin, un penseur français du XVIIIe siècle, qui, le premier, s’est dénommé le  « Philosophe inconnu ». Sa nature profondément religieuse, le fait qu’il ait été un ami de la Révolution sont un paradoxe (si c’en est un) que l’on retrouve chez Ceronetti, qui a emprunté ce nom probablement par fantaisie ou peut-être par modestie.

 

« Je pense que Guido Ceronetti était l’un des “Justes cachés“ qui veillent sur le monde et que le monde ignore. » Roberto Calasso

 

Traducteur, poète, journaliste, romancier, grand connaisseur des textes sacrés, marionnettiste… Sous quel statut est-il le plus célèbre en Italie ?

Ceronetti est l’écrivain le plus libre et le plus pénétré de religieux que j’aie rencontré. Il est intéressant de constater qu’en Italie, les gens intelligents, de gauche comme de droite, ont pour Ceronetti une admiration et un respect sans réserve. Les directeurs des grands quotidiens italiens ont su ennoblir leurs publications et élever leurs lecteurs en lui ouvrant leurs pages. Après sa mort, les journaux ont parlé de Ceronetti comme d’un « mystique », un « religieux Hérétique », un « prophète ». Ce n’est pas un hasard si l’un de ses meilleurs lecteurs, l’éditeur Roberto Calasso de l’Adelphi, lui a été fidèle jusqu’au bout.

 

Ceronetti a été publié en France dans les années 1980. Pourquoi, ensuite, cette éclipse ?

En France, divers éditeurs (Phébus, Via Valeriano, Fario…) ont repris le travail entrepris par Albin Michel dans les années 1980-1990. L’éclipse dont vous parlez vient peut-être de la difficulté qu’ont les journalistes de laisser la parole à un auteur aussi érudit, aussi singulièrement religieux, aussi inclassable, aussi peu « récupérable ».

 

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Justement, sa religiosité est à la fois fervente et rebelle (on pense à Calaferte, parfois). Comment définir sa position sur ce point ?

Un jour où je lui demandais s’il n’était pas un « religieux laïc », il m’a répondu : « Je suis un religieux aconfessionnel, peut-être ». Ce « peut-être » en disait long. Quand j’ai proposé le projet de traduction d’Insectes sans frontières au généreux Jean-François Colosimo des éditions du Cerf, je lui ai parlé d’un « grand esprit chrétien ». Il a accepté le projet avec un petit sourire indulgent, pressentant la complexité de Ceronetti, son « hétérodoxie ». La veillée de prières selon le rite cathare et la messe en latin que Ceronetti a demandées dans ses dernières volontés illustrent l’immense liberté, la profonde singularité dont Ceronetti fut capable, jusqu’au bout, sans la moindre crainte du jugement des hommes.

 

Son style baroque, luxuriant, à la fois dans l’art du détail et la perspective métaphysique, fait songer à Malaparte…

Ceronetti, qui était un homme de théâtre, n’a jamais couru l’effet théâtral, contrairement à Malaparte, qui cultivait la faconde ; chez lui, la métaphysique s’imposait par et dans l’art du détail. Son génie a aussi résidé dans le fait qu’il a osé, de façon si originale, être un philosophe-journaliste : il a inventé l’art de philosopher dans les colonnes des grands quotidiens, les transformant en une fabuleuse, mais discrète puisqu’unique, agora de son époque…

 

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Quel souvenir conservez-vous de l’homme ?

Je garde le souvenir d’un homme sensible, fragile, pur et incroyablement curieux, qui avec une force et une obstination surhumaine a traqué le Mal jusque sur les routes les plus étranges, un homme qui a su aimer et être aimé des femmes. Je partage entièrement la vision de son ami et éditeur Roberto Calasso : « Ceronetti était une personne qui avait une perception et un sens très aigus du Bien et du Mal, qui discernait comment ces deux puissances s’opposent, s’affrontent, s’évitent, s’entremêlent, se métamorphosent – pour s’opposer à nouveau, dans les choses les plus minuscules comme dans les plus énormes. Ce don, rarissime chez les hommes, fut évident chez Ceronetti, du début à la fin de sa vie. Pour lui, le Bien et le Mal étaient toujours “sur le métier”, et c’est ce qu’il disait aussi de ses livres et de ses traductions, qu’il reprenait sans fin. C’est pourquoi je pense que Guido Ceronetti était l’un des “Justes cachés” qui veillent sur le monde et que le monde ignore. »

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