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Guillaume Travers : « Les corporations étaient des communautés de vie »

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Publié le

12 mars 2021

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Dans la lignée de son « Économie médiévale et société féodale », Guillaume Travers publie aux éditions de La Nouvelle Librairie une belle histoire du corporatisme. Il en retrace le cheminement depuis le règne des corporations au Moyen-âge jusqu’à leur redécouverte au XIXème siècle pour dépasser l’opposition entre capitalisme et socialisme. Entretien.
Corporation

Quelles sont les principes fondamentaux du corporatisme en tant que régime économique et social ?

Il faut tout d’abord distinguer corporations et corporatisme. D’un mot, les corporations sont les institutions qui encadraient la vie économique durant le Moyen Âge. Elles étaient des communautés de métiers, imposant un certain nombre de restrictions à la libre concurrence, au nom d’un bien commun supérieur. Mais, et c’est également essentiel, les corporations étaient aussi des communautés de vie, organisant la formation et l’entraide au sein des métiers, célébrant des saints par des fêtes et des processions, encadrant les obsèques de leurs membres, etc. En un sens, le système corporatif subordonnait toujours la quête du profit à des fins jugées plus hautes : la qualité du travail bien fait, l’équilibre des structures sociales, etc. À partir du XIXe siècle, alors que les corporations ont disparu, diverses pensées corporatistes envisagent de les faire revivre : là où, avec la révolution industrielle, le profit semble être devenu une fin en soi, le corporatisme vise à lui redonner à l’activité économique un sens supérieur.

Pour quelles raisons internes et externes le régime corporatif, fondement de la société médiévale, a-t-il été mis en échec avec l’avènement de la modernité ?

Il y a deux raisons fondamentales à l’abandon du système corporatif. Tout d’abord, la montée d’une philosophie individualiste, avec les Lumières au XVIIIe siècle, et la Révolution de 1789 comme point culminant. En effet, les corporations ne se justifient que si l’on considère que l’homme est naturellement membre de communautés, ce qui était la vision médiévale. Dès lors que l’on affirme qu’il n’existe que des individus, que seule vaut la liberté individuelle, alors les corporations n’apparaissent plus que comme des contraintes injustifiées à cette liberté.

Au lieu de voir des antagonismes dans la société, le corporatisme voit des complémentarités. Les hommes peuvent être différents, mais ce qui importe est qu’ils soient à leur place

Ensuite, il y a la révolution industrielle, avec la montée de la grande entreprise. Celle-ci est un facteur de déracinement considérable : les millions de travailleurs qui migrent des campagnes vers les villes industrielles se coupent de leurs communautés naturelles ; ils sont davantage portés à ne voir le monde que sous le prisme de leurs seuls intérêts propres. Ajoutons enfin un troisième facteur, plus contingent : si le système corporatif avait fonctionné de manière satisfaisante pendant des siècles, il avait néanmoins été peu à peu dénaturé par des interventions royales parfois trop interventionnistes. À la veille de la Révolution, les corporations étaient devenues beaucoup plus rigides qu’elles ne l’avaient été durant le Moyen Âge.

L’idée corporatiste a été redécouverte au XIXème siècle : en quoi incarne-t-elle une troisième voie entre socialisme et capitalisme ?

Le capitalisme a pour fondement premier l’individualisme : l’idée selon laquelle le monde ne se compose que d’individus, et qu’il est légitime pour ces individus de chercher à maximiser leurs propres intérêts. Le corporatisme affirme au contraire l’importance des communautés dans la vie humaine. Quant au socialisme, en tout cas après Marx, il a vu la société comme le lieu d’un conflit irréductible : la lutte des classes, censée opposer de manière permanente deux groupes sociaux. Au lieu de voir des antagonismes dans la société, le corporatisme voit des complémentarités. Les hommes peuvent être différents, mais ce qui importe est qu’ils soient à leur place. Lorsque l’ordre est équilibré, le maître et l’apprenti ne sont pas en lutte, mais s’enrichissent mutuellement. Notons enfin un dernier point, peut-être le plus fondamental : socialisme et capitalisme sont deux matérialismes, deux économismes. Au fond, tous deux ne visent qu’à améliorer la situation matérielle de l’homme. Ils le font par des voies différentes, mais l’objectif ultime est le même. À l’inverse, les pensées corporatistes, chrétiennes ou non, ont toujours affirmé qu’il y avait des fins autres : spirituelles, esthétiques, etc. Ces fins supérieures sont ce qui justifie des limites à la quête du profit individuel.

Les expériences autoritaires et fascistes ont mis le doigt sur l’ambivalence entre corporatisme d’associations et corporatisme d’État. Quelle différence entre ces deux modèles ?

Historiquement, les corporations avaient toujours été des organisations très locales : propres à un métier, à une ville. Quand la question de la renaissance des corporations s’est posée à partir du XIXe siècle, la plupart des auteurs ont envisagé celles-ci se reformant de manière plus ou moins volontaire à partir de la base. C’est ce que l’on a parfois nommé « corporatisme d’association ».

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A contrario, quand plusieurs régimes autoritaires, par exemple l’Italie fasciste, ont voulu établir un « État corporatif », les choses ont été bien différentes. Les corporations ont été créées par le haut, sur une base nationale, souvent obligatoire, et avec un contrôle total du parti fasciste. Cette expérience, que l’on a nommée « corporatisme d’État » a donc peu de rapports avec ce que les principaux penseurs du corporatisme avaient imaginé.

Proposer une ré-organisation corporative de l’économie est-il encore envisageable aujourd’hui ? Serait-ce d’ailleurs compatible avec le régime démocratique, atomistique par essence ?

Vous avez raison de dire que le corporatisme n’a guère de sens dans un monde atomisé. Il est également difficilement pensable dans un système économique dominé par la grande entreprise. Néanmoins, je crois que l’idéal corporatif a encore de beaux jours devant lui, pour une raison simple : nombre de nos contemporains aspirent à se relocaliser, à un mode de vie davantage enraciné. Par ailleurs, nombreux sont aussi ceux qui souhaitent exercer des activités économiques ayant davantage de sens : ils ne veulent pas juste un travail pour gagner de l’argent, mais pour servir des valeurs plus hautes. Tout ceci forme un terreau tout à fait favorable. Quand des agriculteurs et des artisans se mettent d’accord localement pour offrir conjointement un produit satisfaisant de hauts standards de qualité, le valoriser par des événements, etc., ils reforment en un sens une petite corporation. Si le localisme a un avenir, alors le corporatisme en a peut-être aussi un. Ces corporations seront très différentes de celles du Moyen Âge, mais leur esprit s’en rapprochera.

Corporations et corporatisme. Des institutions féodales aux espérances modernes de Guillaume Travers
La Nouvelle Librairie, 70 p., 7 €

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