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Arnold Gehlen : de la culture

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Publié le

22 septembre 2022

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Et si la société n’était pas seulement le lieu d’une contrainte systématique dont il faudrait se délivrer, comme tentent de nous le faire accroire les déconstructeurs en tous genres, mais plutôt la condition nécessaire à la préservation de l’homme ?
gehlen

Aux prises avec l’éternel débat qui entend distinguer ce qui chez nous relève de l’inné et de l’acquis, du naturel et du culturel, notre esprit chavire face à l’homme, « créature lacunaire » comme l’écrit Herder (poète et philosophe allemand du XVIIIe) dont on ne sait si elle possède pour elle-même des dispositions originelles que rien ne saurait altérer. C’est à partir de cette définition, qui revient en mantra tout au long de son œuvre, qu’Arnold Gehlen (1905-1976) entend bâtir, à la suite des philosophes allemands Max Scheler et Helmuth Plessner, une anthropologie philosophique capable d’appréhender l’homme selon sa nature propre, celle selon lui d’un être entièrement culturel qui se constitue en projetant son image dans le monde qui l’entoure afin de se saisir par le biais de cette projection.

Son livre majeur, L’Homme, sa nature et sa position dans le monde, publié en 1940 et réédité en 1962 après avoir été amendé, entreprend ce programme de description de l’homme à partir de ce que Gehlen nomme le cercle de l’action, hiatus qui lui offre la possibilité de réguler ses impulsions, toujours excédentaires, lesquelles nécessitent un apprentissage ayant pour but le « soulagement » que la culture satisfait en tant qu’elle figure le moyen pour l’homme de survivre dans un monde qui lui serait fatal s’il ne le transformait pas pour le rendre adéquat à son habitation.

Rien de ce qui semble naturel chez l’homme ne l’est, y compris les instincts, qu’il réduit à quasi rien dans sa somme, avant de les réhabiliter quelque peu par la suite

De là, pour Gehlen, le caractère proprement humain de la technique, qu’il ne perçoit pas comme une menace contrairement à nombre de ses contemporains, dans la mesure où elle manifeste le caractère culturel de l’homme qui travestit la culture en automatisme si bien qu’on la confond presque chez lui avec la nature. Autrement dit, rien de ce qui semble naturel chez l’homme ne l’est, y compris les instincts, qu’il réduit à quasi rien dans sa somme, avant de les réhabiliter quelque peu par la suite, notamment sous l’influence de Konrad Lorenz (biologiste autrichien et titulaire du prix Nobel de médecine de 1973).

Pour Gehlen, la société est formatrice de l’homme autant qu’elle en est issue ; elle représente moins l’aliénation chère aux marxistes, une sorte d’extériorité contre laquelle il faudrait lutter pour s’affirmer tel que l’on est, que la cause nécessaire, et nécessairement culturelle, de notre réalisation intérieure et du « soulagement » qu’elle promet par la stabilité qu’elle offre à l’homme ; sorte d’aller-retour qui exclut non seulement tout dualisme mais presque toute dialectique, les règles que la société impose structurant fondamentalement l’homme jusqu’à le définir. De facto, les institutions en tant qu’elles sont garantes des règles, sans lesquelles nul n’accomplit rien sur le long terme, permettent à l’homme de perpétuer son existence.

Au fond, il y a chez Gehlen une espèce d’inquiétude fondamentale qui lui fait percevoir l’homme comme un être si imparfait qu’il ne lui reste que sa capacité de contrôle pour assumer son existence. C’est le versant noir de son anthropologie qui explique sans doute, en plus d’un certain opportunisme, son ralliement au nazisme, et sa clémence envers le système soviétique, chacun prônant un État prétendument omnipotent. À l’inverse, il annihile l’idée en vogue d’une auto-création de l’homme indépendante de toute société, montrant que la forte tendance culturelle de l’homme l’oblige à se réaliser en relation avec une communauté et non selon son bon vouloir immédiat.

Dès lors, si tout est culture, tout devient codification, cases dans lesquelles il faut rentrer en se forçant puisque rien ne nous va par nature, et rien ne nous convient ni ne nous conviendra parfaitement. Par extension, le monde, hostile à notre égard mais canevas de la culture, nous oblige à méditer sur sa préservation comme le remarque philosophe Français Jean-Claude Monod dans sa préface aux Essais d’anthropologie philosophique. Ultime paradoxe : l’homme qui transforme est celui qui conserve.

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