Parcours de la distance est le recueil de quatre des plus décisives et importantes œuvres de Jean-Luc Marion, le plus célèbre des philosophes catholiques de notre temps. En 1977, alors qu’il a seulement 31 ans, il publie L’Idole et la distance, qui interroge la « mort de Dieu » nietzschéenne. N’a pu « mourir » qu’un Dieu qui n’en était pas vraiment un, c’est-à-dire une idole, image forgée par nous du divin. Dès lors, la voie est libre pour penser à nouveaux frais, hors de concepts usés et idolâtriques, le vrai Dieu, lequel ne se donne que dans une irréductible distance – ce que Marion essaye à partir de Hölderlin et de Denys l’Aréopagite.
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Cette tentative de soustraire la théologie à la métaphysique et au filet de ses concepts toujours trop courts est approfondie dans l’énigmatique Dieu sans l’être (1982). Dieu n’est pas un être comme les autres, qui peut se penser selon un concept commun d’être, applicable au fini comme à l’infini. Plus, il n’a pas à être; l’affaire de Dieu n’est pas une affaire d’être, mais, comme l’affirme la révélation chrétienne, elle est affaire d’amour. Plutôt que la métaphysique, la charité donc, dont Marion tâche d’exhiber la logique dans les deux autres œuvres de ce recueil, Prolégomènes à la charité (1986) puis Le Phénomène érotique(2003). Ce dernier livre est plus spécialement original: écrit sans notes de bas de page, en première personne, il déploie six méditations érotiques, qui se confrontent implicitement aux six Méditations métaphysiques de Descartes, et qui substituent au «Suis-je?» la plus fondamentale question : « M’aime-t-on ? ». De l’impossible parce qu’injuste amour de soi, nous sommes conduits à la permanente possibilité pour notre volonté d’aimer le premier, sans condition, sans retour, à perte, puis à l’érotisation des chairs, dont la finitude invite au serment. Cette logique de l’amour semble toutefois échouer sur la finitude de l’amour – à moins que se découvre que cette finitude est toujours déjà dépassée par l’infini amour d’un autre que moi, Dieu. «Croire en Dieu signifie admettre un phénomène érotique parfaitement donc éternellement accompli, qui englobe toutes nos tentatives et surpasse toutes nos tentations, toutes finies. Dieu nous surpasse en ce qu’il se montre infiniment meilleur amant que nous. » La logique du phénomène érotique s’ouvre sur l’amour divin, qu’elle requiert pour s’accomplir.
Cette logique de l’amour semble toutefois échouer sur la finitude de l’amour – à moins que se découvre que cette finitude est toujours déjà dépassée par l’infini amour d’un autre que moi, Dieu.
L’ouvrage s’ouvre sur une rétrospective par Marion de son cheminement de pensée. Méditant sur ce que peut être une « nouveauté » en philosophie, il affirme qu’elle est possible « si un état de fait, donc un état d’énoncés, se trouve vu, ou plutôt revu dans une autre lumière, à partir d’un autre point de vue. […] L’innovation ne procède pas par disqualification, mais par requalification, pas par transgression, mais par déplacement; ou plus encore par délocalisation et relocalisation.» Quelle est la «nouvelle lumière» dont procède l’œuvre de Marion? Sans doute une pensée du don, qui renouvelle la phénoménologie contemporaine. Cette pensée du don provient essentiellement d’un motif théologique, celui de la révélation de l’amour de Dieu. Dès lors, il semble que la pensée de Marion soit une requalification de la phénoménologie à l’aune de la théologie.
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Au fond, Marion veut faire à la phénoménologie contemporaine ce que saint Thomas d’Aquin fit à l’aristotélisme : en emprunter les concepts, mais les remodeler pour les exigences d’une autre pensée. Marion souhaite repenser la théologie de la révélation, hors de la métaphysique, à partir de la phénoménologie, et réciproquement. L’ironie du sort est que sa tentative de « philosophie chrétienne », c’est-à-dire de philosophie suscitée et permise par la révélation chrétienne, se fait contre la métaphysique, qu’emprunta génialement saint Thomas d’Aquin. La philosophie chrétienne doit-elle faire avec ou sans la métaphysique ? Souhaitons que la lecture de ce recueil de Marion aide à en décider.

JEAN-LUC MARION, Bouquins, 931 p., 34€





