L’approche de Julien Gobin se veut davantage anthropologique. S’inscrivant dans la démarche du philosophe techno-critique Jacques Ellul, Gobin montre de quelle façon la civilisation occidentale est passée en deux siècles de la personne à l’individu, une métamorphose qu’il compare à celui d’une chrysalide, et dont l’aboutissement serait l’imago, au terme d’une « atomisation » qui sépare progressivement l’individu de la société.
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L’origine de cette transformation, comme toujours, c’est le prométhéisme jacobin et avant lui l’Homme des Lumières. Le transhumanisme, estime Gobin, constituerait in fine le réceptacle politique idoine de l’individu, qui achèverait enfin le processus, en se désindividualisant, justement. Car le transhumanisme n’est jamais qu’une « généralisation de la technique à toutes les sphères de l’existence », technique qui entend bien anamorphoser le réel avec le langage unique de la Raison… et donc réduire le monde sensible à sa part congrue, à savoir une succession d’informations et de paquets d’ondes assemblés par un nouveau Logos tout puissant, mais « mort-vivant » : la logique.
Cette réduction de l’homme au « dataïsme », c’est-à-dire à une sorte de monade informationnelle, on en trouve déjà l’intention chez Spinoza, comme le fait pertinemment remarquer Julien Gobin, Spinoza dont le fameux « conatus » n’est jamais qu’une injonction à
« l’homéostasie » optimisable via la langue mathématique et aux dépens de tout libre arbitre.
L’origine de cette transformation, comme toujours, c’est le prométhéisme jacobin et avant lui l’Homme des Lumières.
Voilà donc le parcours funeste décrit par Gobin : du citoyen jacobin jusqu’au paroissien du « transgenrisme », l’hyper-individu post-moderne finit par se dissoudre dans la technique qui le réduit à jamais à une information, transvasable et permutable à l’infini. Fondu au noir.
L’approche de Raphaël Enthoven se veut plus frontale : l’animateur de radio s’est en effet vu proposer en 2022 un duel contre l’application Chat GPT autour d’une dissertation de philosophie. Duel dont il est évidemment sorti vainqueur, mais sans les honneurs d’un Kasparov contre Deep Blue, note l’intéressé, puisqu’en philosophie la pensée humaine relève… de l’impensé. Soit. Enthoven nous explique avec cette pédagogie un peu matoise dont il est coutumier pourquoi l’homme se différencie fondamentalement des machines, reprenant à son compte quelques tartes à la crème du corpus mythologique anti-techniciste : le Golem, Blade Runner ou l’imitation du Rossignol décrite par Kant… Enthoven déploie son argumentaire tout en faisant au passage l’éloge de la transmission : une vertu exclusivement humaine là où les machines ne font que dupliquer à l’infini leurs parties. Encore une fois, tout est exact : comment ne pas l’être lorsqu’on paraphrase l’illustre dialogue de Platon sur l’éducation, le Ménon ?
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Sauf que la démonstration d’Enthoven s’arrête bien trop tôt : il est victime comme Julien Gobin du piège sémantique, voire ontologique, que représente la notion même d’intelligence artificielle. En réalité, l’IA n’existe pas : il s’agit d’un simple procédé de computation probabiliste embarqué dans une technologie destinée à imiter le langage. Chat GPT ne pense pas, elle se contente d’opérer des complétions à partir de ses milliards de données en fonction d’un simple rapport de probabilités. Ce qui équivaut effectivement à réduire le réel à un immense parc de données déterministes possédées par des entreprises privées. L’IA, en soi, n’est qu’un marteau de plus dans la boîte à outils de la civilisation humaine : encore faut-il savoir qui le tient.

L’INDIVIDU, FIN DE PARCOURS, JULIEN GOBIN, Gallimard, 304 p., 21 €

L’ESPRIT ARTIFICIEL, RAPHAËL ENTHOVEN, Éd de l’Observatoire, 192 p., 19 €





