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Ils feront croire que tout change pour que rien ne change

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Publié le

16 avril 2020

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Le monde d’après. Après le Covid19, imaginons les changements. Pour peu qu’il y en ait…

 

 

Un jour, lassé, nous trouvant décidément trop ennuyeux ou trop ridicules, ou estimant qu’il aura prélevé son quota de vies pour rester dans les mémoires, le virus repartira. Où l’on trouvera la parade. Un jour – peut-être pas si proche que l’a annoncé notre Président -, nous pourrons ouvrir non seulement nos fenêtres mais aussi nos portes. Marcher dans la neige qui viendra de tomber (version hard) ou profiter du soleil estival (version soft). Nous pourrons serrer des mains, voire, pour ceux qui y tiennent, faire la bise à des gens sans masques. Un jour, ce sera le jour d’après.

 

On lit beaucoup sur les réseaux sociaux actuellement, mais aussi dans la presse, qu’il y aura un « avant » et un « après » la crise du coronavirus. Une certaine droite, notamment, mais aussi une partie de la gauche, s’en fait l’écho en s’en félicitant. On nous explique ainsi que grâce à cette crise exceptionnelle les Français vont retrouver le sens de la famille, celui aussi de la proximité, de la solidarité entre voisins. Plus globalement on se montre certain que le gouvernement a pris conscience des limites de la mondialisation, que l’on va repenser la nécessaire souveraineté de l’État, que le service public ne sera plus démantelé tant il apparaît qu’il est indispensable, et que le mot de frontière ne sera plus un gros mot…

 

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Disons-le avec une rude franchise, ce ne sont là que les foutaises et billevesées qui suivent toutes les crises. Lorsque les cités grecques durent s’allier pour lutter contre les Perses, et finirent par les vaincre, il y eut certainement quelqu’un pour dire qu’il y aurait désormais un « avant » et un « après » Salamine. Et la Macédoine les croqua. Lorsque les nations européennes sortirent exsangues de la guerre de Trente ans et signèrent le traité de Westphalie, on pleura des larmes de joie, certains que l’on était qu’il y aurait un « avant » et un « après ». Napoléon revisita le concept. Lorsque les Européens se suicidèrent dans la Première Guerre mondiale, on affirma aux survivants de la « der des der » que les choses ne seraient plus jamais pareilles. Et lorsque moins de trente ans après le monde entier s’abîma dans la Seconde Guerre mondiale, on garantit qu’il n’y aurait « plus jamais ça ». Alors, non, bien sûr, il n’y aura vraisemblablement pas de changement majeur après l’épisode du coronavirus (pardon, du COVID 19).

On nous expliquera à longueur de discours que la nécessaire « résilience » (ah, ce mot magique, gravez-le dans vos têtes, vous allez l’entendre en permanence) de notre République demande de regarder vers l’avenir et non de ressasser le passé ; pour repartir plus forts que jamais, comme si nous étions ressourcés par l’ampleur même de cette crise, ayant été retrempés dans le bain de jouvence des valeurs républicaines.

Dans le monde d’après, les mêmes gouvernants resteront au pouvoir, et n’auront même pas à faire acte de contrition. Certains s’obstinent à croire qu’après la libération des confinés la porte-parole du gouvernement sera tondue en public et l’ancienne ministre de la Santé traduite en justice, mais il n’en sera rien. À peine trouvera-t-on un vague lampiste à qui l’on fera porter de tout aussi vagues responsabilités. Mais sans doute même pas. On nous expliquera à longueur de discours que la nécessaire « résilience » (ah, ce mot magique, gravez-le dans vos têtes, vous allez l’entendre en permanence) de notre République demande de regarder vers l’avenir et non de ressasser le passé ; pour repartir plus forts que jamais, comme si nous étions ressourcés par l’ampleur même de cette crise, ayant été retrempés dans le bain de jouvence des valeurs républicaines.

 

Et l’opposition, ou prétendue telle, qui sait qu’elle n’aurait rien fait de mieux si elle avait été au pouvoir, qui sait qu’elle aurait, avec la même lâcheté confondante, été incapable de mettre des mesures efficaces en vigueur, et qui sait surtout qu’elle n’aurait pu que constater et la déliquescence de toute autorité et le peu de moyens dont elle aurait disposé – autant d’éléments dont elle pleinement responsable elle aussi, car la France n’est pas devenue mystérieusement un pays du Tiers-Monde en 2017 – cette opposition donc abondera dans le même sens.

 

Économiquement non plus il n’y aura pas de changement. Au mieux, pour certaines productions jugées indispensables au vu de cette crise va-t-on limiter un peu la dépendance que l’on peut avoir de l’étranger. Mais sur ce qui a conduit à la crise, sur la manière dont un capitalisme financier mondialisé a détruit l’une après l’autre toutes les défenses immunitaires de nos économies nationales, peu sera dit, et rien traité. Et c’est dans la poche des mêmes épargnants déjà moult fois mis à contribution qu’une fois de plus on ira chercher de quoi permettre aux entreprises de survivre… et garantir les prêts bancaires.

 

Quelques naïfs ont cru percevoir dans la tonalité récente des propos du Président de la République un changement profond: d’internationaliste il serait devenu souverainiste, et d’ultra-libéral un parangon du service public. Il n’en est bien évidemment rien. Lorsqu’Emmanuel Macron se pose la question du retour à une souveraineté, ce n’est en effet jamais de la souveraineté française qu’il s’agit, dont il estime qu’elle ne correspond plus à rien dans le monde nouveau, mais uniquement au renforcement de la souveraineté de l’Union européenne. Et l’on nous expliquera que s’il y a eu tant de problèmes en Europe par rapport à d’autres zones (Taïwan, Singapour, ou même la Chine, au vu de la progression chez nous des malades et des morts), ce n’est certes pas parce que l’Union européenne se serait montrée incapable ne serait-ce que de proposer un minimum de cohérence en termes d’application des règles sanitaires, mais bien au contraire parce qu’elle n’avait pas assez de pouvoirs pour imposer ses règles aux États membres, et qu’il faudra donc y remédier par plus de transferts de compétences dans plus de domaines.

Ils reprendront des sièges et des chaires dont ils devraient en toute justice être chassés en échappant de peu au lynchage avec cet argument imparable et typiquement français, l’argument des défenseurs à peine repentis de toutes les causes les plus indéfendables: « C’est parce que je me suis lourdement trompé que je suis maintenant pleinement crédible ».

Voilà pour l’État. Un mot des « influenceurs » comme on aime maintenant à appeler les zombies interchangeables qui tournent en boucle. Les éditorialistes qui, depuis des années – des dizaines d’années pour certains – profèrent à longueur de colonnes ou d’émissions leurs énormités reviendront après la crise comme si de rien n’était reprendre les mêmes antiennes – ils continuent même à le faire pendant. Ils reprendront des sièges et des chaires dont ils devraient en toute justice être chassés en échappant de peu au lynchage avec cet argument imparable et typiquement français, l’argument des défenseurs à peine repentis de toutes les causes les plus indéfendables: « C’est parce que je me suis lourdement trompé que je suis maintenant pleinement crédible ». Certes, vu leur âge moyen, certains auront peut-être disparu – et c’est bien là le seul avantage que l’on peut attendre de l’épidémie. Mais nous pouvons faire confiance aux médias pour leur trouver des clones dans le vaste marécage intellectualo-médiatique ou tant de demi-savants lutent sans pitié les uns contre les autres pour parvenir à la gloire médiatique.

 

Certains y pensent déjà à cette gloire, et le monde de l’édition va être dopé par la crise, pas seulement parce que les Français auront lu pour tromper leur ennui, mais parce que certains auront écrit durant leurs trop longues journées. Préparons-nous dès maintenant à deux grands types d’ouvrages.

 

Le premier, que l’on commence déjà à voir développer sous la forme de feuilletons dans la presse écrite, sera : « Mon confinement. Comment j’ai vécu la crise à X. ». Un bobo parisien – qui se sera bien sûr réfugié dans une zone campagnarde – nous racontera par le menu comment le confinement, au fil des jours, lui a permis de retrouver les vraies valeurs de la nature. Certes, c’était dur quand on lui a interdit d’aller faire du surf ou de se rendre en famille en vélo au bourg tout proche. Il évoquera peut-être même cette incompréhensible hostilité des populations locales à son égard, lui qui était pourtant prêt à les faire profiter de sa hauteur de vue.

Leur thématique peut en tout cas toujours se résumer ainsi: voilà ce que je savais (tout), ce que j’avais compris (tout), et donc ce que je j’aurais pu vous dire… si seulement j’avais été doté de cet organe dont Jacques Chirac notait avec justesse que la greffe reste délicate car il y a peu de donneurs.

Le second sera celui des grands textes de ces visionnaires politiques qui n’ont pas plus ou pas mieux réagi que les autres, et porteront tous ou presque le même titre : « Covid 19 : ce que je n’ai pas pu dire ». C’est en effet la mode depuis quelque temps que de publier ce type d’ouvrage, avec à peine quelques variantes dans le titre (« Ce que je n’ai pas pu dire », « Ce que je peux maintenant dire », « Ce que je vous aurais dit »; « Laissez-moi vous dire »). Leur thématique peut en tout cas toujours se résumer ainsi: voilà ce que je savais (tout), ce que j’avais compris (tout), et donc ce que je j’aurais pu vous dire… si seulement j’avais été doté de cet organe dont Jacques Chirac notait avec justesse que la greffe reste délicate car il y a peu de donneurs.

 

Lire aussi : MONDIALISATION : LE JOUR D’APRÈS ?

 

Voilà. Le monde d’après, en fait, vous le connaissez tous déjà. C’est le monde d’avant, avec quelques personnes en moins et quelques textes liberticides en plus – car ne comptez pas qu’ils disparaissent. Avec peut-être en sus une journée lacrymale et expiatoire de commémoration des « victimes de toutes les pandémies », avec bougies, fleurs et objets transitionnels pour grands traumatisés.

 

Parce que la réalité c’est que, comme toute crise, celle du COVID 19 est une opportunité pour un pouvoir oligarchique qui entend bien profiter de la « stratégie du chaos ». La réalité c’est que dans toutes les officines spécialisées, des cabinets ministériels aux staffs de « consultants », des salles de rédaction aux bureaux de la Commission, on prépare déjà les « éléments de langage » de ce monde d’après, avec leurs mantras répétés à l’infini, leurs manœuvre de diversion ou d’intoxication, leurs interdictions voilées et leurs piloris médiatiques. « Quand l’ordre n’est plus dans l’ordre, il est dans la révolution ».

 

 

Christophe Boutin

 

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