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Jean Berthier : viser les angles morts

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Publié le

20 janvier 2026

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Avec un troisième roman mettant en scène le voyage de Sollers et ses amis chez Mao, Jean Berthier confirme son talent de satiriste doux-amer et de conteur subtil et pénétrant.
© Jean Berthier

Jean Berthier a grandi à Saint-Galmier, le village où l’on extrait la Badoit, et sans doute un genre de pétillance naturelle lui vient-il également d’un tel terreau. Vite voué à la littérature, mais aussi au cinéma, il monte après ses études galérer à Paris, navigue en tentant de conserver le temps nécessaire pour créer, enseigne le cinéma, tourne ses premiers films documentaires, publie des textes en revue et se fait également employer comme lecteur pour la télévision publique. De cette expérience de prolétaire de l’industrie du divertissement, il tirera une savoureuse satire pour son deuxième roman, Ici commence le roman (2021), qui s’avèrera, à l’usage, plus caustique qu’il l’avait imaginé. « Je crois que c’était la première fois qu’on faisait intrusion dans ce lieu où l’on choisit les fictions, or l’idéologie, aujourd’hui, se glisse parfois davantage dans les fictions que dans les informations. » Dans un tout autre registre, il a écrit et réalisé un film sur les traces de la guerre de 14, traces physiques comme psychiques, lesquelles lui paraissent plus profondes et persistantes qu’on le constaterait à l’œil nu. Un autre fut consacré à La Fontaine, non sans grandes difficultés : « Cela aussi, c’est une grande leçon sociale et esthétique, qu’on ne puisse pas compter sur le service public pour monter un film sur l’un des auteurs français les plus monumentaux, pourtant phare de l’école publique, et qu’il faille se débrouiller avec des bouts de ficelle. » Heureusement, une autre chaîne s’engage et le film éclot : La Fontaine par cœur sur Wéo (télé des Hauts-de-France).

Le grand siècle meurtrier

Un être doux mais ardent, délicat mais combatif, patient mais doté d’armes efficaces, ainsi paraît Jean Berthier qui publie assez tard ses premiers livres, en dépit de projets précoces défaits par des promesses furtives. Des romans brefs, ciselés, intimes, qui ouvrent une voie unique dans le panorama contemporain. Et puis ce Voyage, nouveau roman à paraître le 15 janvier, nous projette soudain dans la grande Histoire ; du moins dans un angle mort de la grande Histoire. Au printemps 1974, les patrons de la revue Tel Quel, Marcelin Pleynet et Philippe Sollers, accompagnés de la compagne de ce dernier, l’essayiste Julia Kristeva, de l’éditeur François Wahl et de Roland Barthes, alors le plus célèbre du groupe, embarquent pour un voyage officiel en Chine, offrant au monde le dernier épisode d’une tentative de séduction (réussie) des intellectuels français par un régime totalitaire. « On est adossés tout de même au siècle le plus mortifère de l’Histoire humaine ! Je reste hanté par tout ça, la Shoah, bien sûr, mais aussi la catastrophe humanitaire qu’a représentée le communisme. Et puis, il y a une raison d’opportunité littéraire, c’est que ce voyage n’avait jamais été vraiment raconté, c’était un territoire romanesque totalement vierge. » Pour ce faire, Berthier s’est livré à un important travail de recherche, si bien qu’il raconte le périple dans son exhaustivité, notamment à partir des notes de Roland Barthes, déduit, colle, recompose, pour offrir au lecteur une farce cruelle et pince-sans-rire sur un matériau authentique.

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Tels quels

Nos grands intellectuels en ressortent en personnages de comédie, surtout Sollers, d’ailleurs, flamboyant d’autosatisfaction sereine. Une scène irrésistible le montre en train de jauger la taille de son sexe dans sa chambre d’hôtel, tandis que Kristeva est prise de quelques doutes quant à la propagande qui les submerge. « Il jugeait son sexe parfait, ni trop petit, ni trop gros », conclut alors, génialement, Berthier, qui ne se serait pas permis d’inventer cette anecdote, m’explique-t-il, mais qui l’a extraite d’un article du même Sollers publié un peu après le voyage et enjoignant les écrivains à décrire leurs pénis (on est dans les années 70). Barthes, en grand sémiologue, entend bien que tout sonne faux dans ces visites, et d’ailleurs, en matière d’Asie, ne raffole que du Japon, mais ne dénoncera pourtant rien. Le récit du voyage aboutira finalement à un demi-silence gêné. Une attitude abjecte, en réalité, comme Berthier le reconnaît, mais lui agit en romancier et non en idéologue, justement, et laisse donc à ses personnages leurs ambiguïtés et leur dignité, tout en exposant leur aveuglement.

D’une comédie l’autre

Face à cette comédie régressive de tourisme snob, le régime maoïste offre sa propre comédie propagandiste avec tout un peuple infantilisé qui applaudit sans savoir pourquoi les Français dès qu’ils paraissent, ouvriers et artistes aux ordres qu’on endoctrine à haïr Confucius et la trahison des idéaux communistes par les successeurs de… Staline, modèle intact pour l’ogre Mao, qui séduisit pourtant les bourgeois occidentaux, à l’époque, par l’espoir d’un communisme alternatif (« une absurdité théorique »). Avec une exquise finesse, Berthier, entre deux scènes cocasses, glisse une information macabre au sujet du régime le plus sanglant de toute l’Histoire humaine, lequel n’est pas si loin de nous qu’on le croirait, nous rendons-nous compte en le lisant. « Par certains côtés, on vit une époque maoïste ! », confirme Jean Berthier quand je lui fais part des parallèles nombreux qu’on peut faire entre notre époque et les années 70 : l’obsession égalitariste, la fièvre révolutionnaire, la « cancellisation » à tout-va et rétroactive des ennemis du Progrès, les fureurs idéologiques et le jargonnage.

C’est bien à rebours de ces délires qu’écrit Jean Berthier, avec réalisme, scrupule et nuances. « Je m’inscris dans cette tradition de la clarté française », résume-t-il. Recours essentiel en ces temps obscurcis.


VOYAGE TRANQUILLE AU PAYS DES HORREURS, Jean Berthier, Le Cherche-Midi, 192 p., 2 0€

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