Dans Moral Matters, vous opposez « imagination conservatrice » et « rêve progressiste ». Qu’est-ce qui les différencie ?
Le rêve nous déconnecte de la réalité. L’imagination s’en inspire. Le monde qui l’entoure lui fournit la matière de ses expérimentations intellectuelles, via l’attachement plutôt que le rejet. Le rêve progressiste, ou post-moderne, ne regarde pas le monde ainsi. Il voit une grande cause, plus importante, qui nécessite d’abattre les structures existantes, de démanteler pour ensuite rebâtir. L’objectif n’est pas la réforme, mais la révolution, alimentée par un dédain absolu pour les disparus.
Vous êtes l’exécuteur testamentaire de l’œuvre du philosophe Roger Scruton.
C’est le résultat d’une amitié. Je suis la première personne à avoir écrit un livre sur lui, en 2009, une biographie intellectuelle intitulée Roger Scruton, the philosopher on Dover Beach, qui est rééditée l’an prochain pour fêter les quinze ans de cette publication. Ce livre a fait parler de Scruton à un moment où peu de gens se référaient à ses travaux, ou alors à voix basse car Scruton était décrié par la gauche intellectuelle. Nous sommes devenus amis. Nous l’étions avant le livre mais disons que l’ouvrage a scellé une sorte d’amitié professionnelle.
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Puis en 2011, j’ai édité le Roger Scruton Reader, compilation de ses œuvres, puis un livre d’entretiens avec lui en 2016 et enfin un recueil posthume de ses chroniques journalistiques intitulé Against the tide. Ayant consacré une vingtaine d’années à son œuvre, il m’a demandé de devenir son exécuteur testamentaire. Cette mission a pris une tout autre ampleur lorsqu’il est mort en janvier 2020. En son absence, la responsabilité de son œuvre publiée et inédite m’incombe, je dois m’assurer qu’elle est correctement archivée.
Bien que philosophe conservateur, vous avez entrepris un « pèlerinage post- moderne » et êtes l’auteur d’un livre sur la philosophie de Jacques Derrida. Ce parcours a-t-il influencé votre pensée ?
Cela m’a apporté une vision claire de l’esprit de ceux qui veulent répudier ce que nous sommes appelés à conserver. Beaucoup de conservateurs le sont par instinct plutôt que par intellect. Cette attitude impulsive est insuffisante pour gagner la guerre culturelle. Nous devons savoir ce pour quoi nous nous battons. On ne peut comprendre l’entreprise intellectuelle qu’est le conservatisme, sans comprendre Hegel. J’ai commencé mon exploration par Hegel et Kierkegaard. Cela m’a conduit à découvrir les intellectuels français de gauche. La plupart étaient de grands esprits, seulement leurs idées ont eu des conséquences terribles. Mon bon ami Derrida était un extraordinaire génie et le plus mal compris de tous ces penseurs français. Connaître les deux côtés d’une équation vous permet d’être bienveillant envers des causes qu’en d’autres circonstances vous auriez méprisées. Sans compassion, il n’y a pas de conversation possible.
L’origine post-moderne du wokisme est débattue. Faites-vous partie de ceux qui pensent que la French Theory a conduit au wokisme ?
Foucault, certainement. Derrida, non. Contrairement à la caricature qui en est faite, il était intéressé par la recherche de la vérité. L’ambition de la déconstruction n’a jamais été de détruire. Derrida voulait montrer que les structures que nous mettons en place, parfois, ainsi que le dit le Christ, sont bâties sur du sable plutôt que de la roche. Cela n’implique pas une volonté de destruction. C’est une invitation à un examen minutieux, en repoussant les limites de l’exploration pour chercher ce qui a pu nous échapper. Foucault, lui, envisage le monde selon des paradigmes de pouvoir. Pour libérer le sujet emprisonné par les para- structures (Foucault parle beaucoup de prisons), il nous faut détruire, et non déconstruire ces para-structures. Il ne s’agit pas de nier le génie de Foucault. Il avait une extraordinaire imagination historique, et était capable de synthétiser des périodes de l’histoire de façon éloquente comme peu de ses contemporains.
Selon vous, les conservateurs s’y prennent mal dans leurs réponses aux guerres culturelles. Comment envisagez- vous votre rôle de philosophe conservateur ?
Le philosophe conservateur peut se lever et dire, sans embarras et sans non plus chercher à intimider quiconque, que certaines choses sont inacceptables. Nul besoin de se montrer insultant ou méprisant envers celui qu’on contredit. Il suffit de s’en tenir à l’argument intellectuel. Le plus souvent, le camp d’en face manque de répondant. Ils usent d’autres stratégies, on vous traite de raciste, on vous reproche de nier les autres cultures. C’est l’occasion de rappeler que l’Occident a incorporé la figure de l’autre, tout au long de son histoire, sa littérature, sa philosophie, sa théologie. Ainsi vous annihilez l’accusation de racisme ou de xénophobie. J’ai une seule mission dans cette vie, c’est de dire ce que je crois vrai, et de défendre cette vérité.
« Roger Scruton, plus que quiconque, observait cette attitude : celui qui dit les choses avec grâce s’en sortira toujours »
Mais vous êtes un penseur établi. Conseilleriez-vous à votre fils aîné de dire ce qu’il pense et risquer d’être ostracisé avant même d’avoir pris son envol ?
Je le ferais. Et je le fais. Je lui dis: tu as le choix entre rester debout ou vivre tête baissée, rejoindre la « foule nivelée » (Kierkegaard) et mener une existence sans valeur. Selon les mots superbes du Christ, quel bénéfice pour quiconque hérite du monde entier s’il doit se perdre lui-même ? C’est-à-dire perdre son identité, son intégrité, son âme. Vous aurez tout et ferez un pacte avec le diable mais vous serez aliéné comme l’écrit Hegel. Voilà pourquoi il faut rester debout. Inutile d’être agressif pour autant. Roger Scruton, plus que quiconque, observait cette attitude : celui qui dit les choses avec grâce s’en sortira toujours.
Seulement, la liberté d’expression étant menacée, le dialogue devient difficile. L’Irlande s’apprête à adopter une des lois les plus liberticides qui soit sur le « discours de haine ». Ça vous inquiète ?
C’est très inquiétant. D’évidence, qu’on soit conservateur ou de gauche, personne n’a envie d’encourager les discours blessants envers telle religion ou telle origine ethnique. Seulement, la définition du discours de haine est devenue si élastique qu’elle englobe tout et n’importe quoi et devient une idéologie. J’ai longtemps été porte-parole de la communauté musulmane à Dublin. Un médecin, réfugié irakien, un homme de grande qualité, un ami, m’avait fait part de son inquiétude de voir l’Irlande devenir la base arrière des Frères musulmans en Europe.
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J’étais alors chroniqueur pour le Sunday Independent, journal le plus lu d’Irlande. Lorsque j’ai écrit à propos de ce qui se passait au Centre culturel islamique de Clonskeagh, j’ai été remercié par de nombreux musulmans ; ils se félicitaient qu’enfin quelqu’un expose ce problème qui les terrifiait. Les journaux de gauche m’ont traité de raciste, christo-centré, dénué d’empathie pour les autres religions.
Que faire face à cette loi qui institue les « crimes de pensée » orwelliens ?
On ne peut rien faire. Si ce n’est continuer d’attaquer, de façon calme et déterminée, les fondations de la culture woke. Deux noms me viennent à l’esprit. Edmund Burke évoque les petits pelotons prêts à combattre les Jacobins. Saint Paul évoque les derniers de l’Empire romain. Burke réconfortait les petits pelotons ; les épîtres de saint Paul réconfortaient les chrétiens sous l’Empire romain. Nous combattons aujourd’hui une forme d’empire intellectuel. Il faut garder espoir, continuer d’affirmer nos convictions, comme Burke le faisait depuis l’Angleterre, comme saint Paul le faisait alors qu’il était enchaîné.





