Jean-Charles Skarbowsky ne paie pas de mine. Un mètre soixante-quinze, la carrure de l’homme moyen, un poil d’embonpoint même, et un air si rêveur qu’il en deviendrait presque hagard, quand nous le retrouvons dans sa salle perdue aux confins du XXe arrondissement, rue du Borrégo, dans le quartier Saint-Fargeau, entre la place Gambetta et la porte des Lilas, c’est-à-dire à peu près nulle part. Ces cheveux longs mal coupés, cette barbe broussailleuse, et ce débit de parole haché, c’est ça, vraiment, le champion mondialement connu de boxe thaï aux cent combats ? On s’est peut-être trompé, on pense à partir mais non, ce doit être lui puisqu’il nous invite à le suivre au sous-sol entre deux plaisanteries pince-sans-rire, sous-sol où l’on passe par plusieurs pièces où sont disposés tatamis, sacs de frappes et machines de musculation, le tout légèrement attaqué par la rouille, écaillé, vieilli. L’amusement fait place à la surprise quand on traverse une cuisine puis une salle à manger où quelques jeunes gens discutent, avant de s’arrêter enfin dans un petit dortoir. « C’est à la Thaïlandaise ici », lance Jean-Charles Skarbowsky à notre regard interrogateur.
Ah ! La Thaïlande ! Impossible de s’en éloigner longuement quand on parle à Skarbowsky. À partir de sa majorité, il y a passé deux mois par an pour apprendre à la source même de son sport. Il avait commencé à le pratiquer à quinze ans, après une enfance bagarreuse et cinéphile : « J’ai toujours aimé chahuter, j’ai toujours été intéressé par les films d’art martiaux, ceux de Bruce Lee notamment ». À seize ans, premier combat, première victoire : « Quelle joie ! Là j’ai mis le doigt dans l’engrenage. C’est comme une drogue ». Pour renouer avec cet enivrement, Skarbowsky s’astreint à une discipline de fer : « J’arrivais une heure en avance à la salle, je faisais de la corde à sauter avec un K-way… »
Il combat un grand champion thaïlandais à Las Vegas, le met KO sans trop y croire
Les résultats ne tardent pas, et le jeune homme est champion d’Europe à vingt ans. Un avenir radieux s’ouvre à lui. Mais, alors qu’il combat le jour de ses vingt-et-un an, il se blesse gravement à la main, et l’horizon se rétrécit en un éclair. Skarbowsky, par ailleurs déçu par son entourage sportif, n’y croit plus : « Pendant trois ans, il n’a plus fallu me parler de boxe ». De fait, il ne touche plus une paire de gants, et reprend même ses études d’ostéopathe. Seulement, on n’endort pas si aisément sa passion. À 24 ans, c’est plus fort que lui, il faut qu’il remonte sur un ring. Nous sommes en 1999. Il combat un grand champion thaïlandais à Las Vegas, le met KO sans trop y croire. Alors il se jette à corps perdu dans l’aventure, et s’installe carrément à l’année à Bangkok. Au début, les Thaïs, bien qu’accueillants, gardent leurs distances avec ce petit Français. C’est dans les stades qu’il gagne leur cœur. Les plus célèbres de Bangkok sont ceux du Lumpinee et du Rajadamnoen, chacun dominés par un champion par catégorie de poids. Il bat les deux de sa catégorie, les moins de 65 kg, et pas n’importe comment : par KO au premier round. Il devient un des boxeurs majeurs du pays, donc du monde.
Les Thaïs finissent alors par lui livrer les secrets de leur art ancestral. Car ils pratiquent une boxe virtuose techniquement, axée sur les coups de pieds, de coudes et de genoux, bien différente de celle des Européens, qui se concentre sur la puissance de feu des poings. Quand à trente-et-un an, il sent après une défaite qu’il n’a plus en lui « le respect de la boxe et l’envie de s’entraîner dur », il rentre en France pour transmettre cet art si précieux : « Il y a certains secrets que je devais partager, ç’aurait été trop triste de les garder pour moi ». Il enseigne pendant près de dix ans dans une salle de Bastille avant d’ouvrir la sienne, rue du Borrégo donc.
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Enfin une salle, pas exactement. Ici, c’est un « camp » à la thaïlandaise. C’est-à-dire que, et la visite s’éclaire enfin, certains élèves, qui viennent de toute la France et parfois de l’étranger pour suivre l’enseignement de Skarbowsky, y vivent pour se consacrer exclusivement à la boxe. Il y a en effet huit entraînements par jour, contre « un par jour au mieux dans une autre salle ». Huit entraînements avec une majorité de professeurs thaïlandais, souvent d’anciens adversaires de Jean-Charles. Ce dispositif est unique en France, et sûrement en Europe. Il a déjà produit une flopée de champions amateurs. C’est la grande fierté de Skarbowsky, de cet homme aux cheveux longs mal coupés et à la barbe broussailleuse, car à quoi bon les formes quand on est habité par le feu sacré ? Et à quoi bon payer de mine quand on a cent combats au compteur, pour soixante-quinze victoires dont cinquante-et-une par K.O, et tout ça contre les meilleurs du monde ? Jean-Charles Skarbowsky a tout bonnement la simplicité et l’humilité permises seules aux hommes de sa race, celle des champions.





