Qu’est-ce que la Sainte Tunique d’Argenteuil et comment se présente-t-elle sur le plan matériel ?
Cette relique est considérée comme la tunique sans couture portée par Jésus le 3 avril de l’an 33 sur le chemin de croix, avant d’être tirée au sort par les soldats romains, puis récupérée par les premiers chrétiens. Les quatre Évangiles, particulièrement celui de Jean, seul témoin oculaire au pied de la croix avec les saintes femmes, en parlent, ce qui tend à prouver qu’elle était bien connue des premiers disciples. Elle se présente comme un vêtement de laine non mérinos de 122 cm de longueur (148 à l’origine probablement), de 90 cm de largeur sous les bras et de 130 sous la poitrine. Sa couleur est brun pourpre. Elle est fortement abîmée et a été de surcroît mutilée par de nombreux prélèvements effectués au cours des siècles. Elle est conservée dans un petit reliquaire placé dans une des chapelles de la basilique Saint-Denys d’Argenteuil. Mais lors de l’ostension exceptionnelle qui aura lieu du 18 avril au 11 mai 2025, on pourra la voir déployée dans la grande châsse en bronze dorée construite pour elle en 1894.
Son parcours des premiers siècles est assez trouble. Quand et par quelles circonstances est-elle arrivée en France ?
Nous n’avons aucune certitude sur ses pérégrinations au cours des premiers siècles. C’est d’ailleurs la même chose pour les autres grandes reliques de la Passion : la sainte Couronne, le linceul de Turin, qui aurait enveloppé le corps du Christ au tombeau, ou le petit suaire conservé dans la cathédrale d’Oviedo, qui aurait enveloppé le visage de Jésus, de sa mort sur la croix jusqu’à la descente au tombeau. À en croire Grégoire de Tours (Vie siècle), elle aurait été conservée d’abord dans la basilique des Saints-Archanges de Galata, une ville identifiée par la suite à Germia, en Anatolie. Plus vraisemblablement, si l’on en croit le recueil du pseudo-Frédégaire (Vie siècle), elle aurait été enfermée dans un coffret de marbre à Jaffa (Joppé, faubourg actuel de Tel Aviv), avant d’être rapportée en grande solennité à Jérusalem en 591. Elle aurait fait partie du butin de l’empereur sassanide Khorso II, avant d’être restituée aux chrétiens. Elle aurait ensuite gagné le palais impérial de Constantinople. Vers l’an801, l’impératrice Irène l’Athénienne en fit cadeau à son homologue Charlemagne, l’empereur d’Occident, dans la perspective d’un mariage avec lui. L’union ne se fit pas, mais la relique resta en France. Peu avant sa mort, en 813, Charlemagne l’offrit à l’une de ses filles, Théodrade, religieuse au modeste prieuré des moniales bénédictines d’Argenteuil. Elle ne quitta pas depuis lors ce lieu.
« Sur quinze échantillons de pollens repérés sur la Tunique, six se retrouvent sur le Linceul et sept sur le Suaire »
Jean-Christian Petifils
Quelles sont les grandes étapes de son histoire depuis ?
Cachée pendant les raids vikings avant l’an 885, elle ne fut redécouverte que vers 1152 lors de travaux effectués dans le monastère. La première ostension eut lieu le 10 février 1156 en présence du roi Louis VII. Elle dut être à nouveau cachée pendant les guerres de religion. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, elle fut l’objet de nombreux pèlerinages et processions. En 1793, sous la Terreur, le curé du lieu, François Ozet, la découpa en plusieurs morceaux et en enterra les principaux dans le jardin de son presbytère.
Racontez-nous le vol de 1983.
Le 12 décembre 1983, la Tunique fut l’objet d’un vol audacieux. Un individu s’était introduit de nuit, avait forcé la grille derrière l’autel latéral et ouvert la petite châsse, avant d’en extraire la relique. Sa restitution n’eut lieu que le 2 février 1984, le curé de l’époque ayant promis de ne pas révéler l’identité du voleur. Longtemps on a cru qu’il s’agissait d’une opération montée par un groupe de paroissiens traditionalistes qui s’inquiétaient du peu d’enthousiasme du clergé pour organiser une nouvelle ostension cette année-là. On connaît aujourd’hui le fin mot de cette curieuse affaire grâce à des confidences recueillies postérieurement par le père Guy-Emmanuel Cariot, curé et recteur de la basilique. C’est une tout autre histoire qu’il m’a permis de révéler dans mon livre.
Quelles sont les principales conclusions scientifiques tirées à son sujet ?
De nombreuses recherches ont été faites par les scientifiques de 1892 à nos jours. Des experts des Gobelins ont conclu qu’il s’agissait d’un tissu confectionné à partir d’un métier artisanal ancien, peut-être en Palestine ou en Syrie, car les fils sont torsadés en Z, comme certains linges trouvés à Palmyre. À l’examen des zones rudes au toucher, les ingénieurs chimistes ont conclu qu’il s’agissait de taches de sang. En 1997, le professeur André Marion, directeur à l’Institut d’Optique d’Orsay, repéra neuf taches de sang sur le dos de la Tunique attestant du portement de la croix. En 2004, une équipe pluridisciplinaire constituée à l’initiative du sous-préfet du Val-d’Oise, Jean-Pierre Maurice, lança de nouvelles analyses textiles avec des spécialistes. La seule déception fut alors une première analyse au carbone 14 faite par le laboratoire du CEA de Saclay qui donna une fourchette de date se situant entre 530 et 650 avec un taux de fiabilité de 95,4 %. Mais une seconde analyse réalisée l’année suivante par la firme Archéolabs, habituellement consultée par les Monuments historiques, donna une fourchette différente : entre 670 et 880, avec le même taux de fiabilité. Cela donne un écart de 350 ans entre le bas de la fourchette de Saclay et le haut de celle d’Archéolabs. Inadmissible scientifiquement ! La chercheuse Mme Oosterwyck-Gastuche a montré que le traitement chimique des échantillons prélevés avait eu pour effet de dissoudre une partie des fibres de laine, tout en laissant des impuretés récentes. On comprit alors que les protocoles habituels de nettoyables étaient inopérants : la Sainte Tunique avait séjourné à plusieurs reprises dans des caches secrètes et, pendant la Révolution, avait été enfouie sous la terre, en contact avec des matières organiques en décomposition.
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Travaillant avec un microscope à balayage, le professeur Lucotte a découvert sur la relique de nombreux pollens de plantes anciennes originaires de Méditerranée orientale : Phoenix dactylifera (espèce de palmier), Prosopis farcata (une plante grasse), Chenopodium album (autre plante grasse), Cedrus libani (cèdre du Liban), Pistacia palaestina (pistachier de Palestine)…
La science, aussi sèche semble-t-elle, nous transporte au plus près de la Passion de l’ « Agneau de Dieu vêtu symboliquement de laine de mouton ».
Il y a là en effet tout un symbole qui nous ramène directement à la Passion de Jésus. Ce qu’il y a de plus troublant dans l’important dossier clinique du sang, établi en 2005 par le professeur Lucotte, ce sont d’étranges détails : certaines hématies (globules rouges en forme de disques concaves) présentaient une forme altérée, plus petite que la normale et étaient déchirées, privées de leur hémoglobine. Or la perte de liquide intracellulaire, la présence d’urée, la raréfaction des minéraux, comme le calcium et le fer, sont les signes d’une anémie grave, pis d’une situation traumatique extrême. Comment ne pas penser au Christ, épuisé après l’effroyable flagellation que lui fit subir Pilate : 55 coups de fouet à double billes d’acier repérés sur le Linceul de Turin ?
Ce qui est frappant, c’est la concordance des conclusions scientifiques concernant cette Tunique, le Linceul de Turin et le Suaire d’Oviedo. Ces trois reliques s’authentifient elles-mêmes par certaines de leurs caractéristiques. Sur les trois, en effet, on constate la présence de sang appartenant au même groupe sanguin rare AB, représentant 4 à 5% de la population mondiale, des taches de sang qui se recoupent pour le Linceul et le Suaire au niveau du visage, et pour le Linceul et la Tunique au niveau du dos. Enfin, sur quinze échantillons de pollens moyen-orientaux repérés sur la Tunique, six se retrouvent sur le Linceul et sept sur le Suaire. Impossible d’imaginer trois faux fabriqués en parallèle en des endroits différents !






